Ce roman, c’est quoi?

En 1987, un bien naïf jeune homme de 19 ans qui habite au sous-sol de la maisonnette de ses parents à Mont Saint-Hilaire part vivre pour la première fois à Montréal, en colocation avec une femme qu’il connait à peine.  Une superbe jamaïcaine de 27 ans qui travaille comme danseuse nue au Club Super Sexy. Plus qu’un simple récit, c’est un roman autobiographique.

L’auteur, version 1987, à 19 ans.

La colocataire, même année, à 27 ans.

Bien que j’ai mis ce livre sur un espace blog, j’en ai posté les chapitres à rebours, de façon à ce qu’on puisse les lire dans l’ordre en descendant la page.  On peut aussi y aller par chapitre en cliquant sur ces liens.

Introduction: Parce qu’il faut bien mettre les choses en contexte.
Chapitre zéro: La période pré-appartement
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Chapitre 1: L’été de mes 19 ans.
Chapitre 2: Aménagements et déménagements.
Chapitre 3: Le premier choc culturel.
Chapitre 4: Souliers et mise à pied.
Chapitre 5: On ne peut pas faire bonne impression à tous les coups
Chapitre 6: Grand parleur, p’tit voyeur
Chapitre 7: L’hétéro, la lesbi et les bis
Chapitre 8: Persona non grata
Chapitre 9: La vie de tous les jours
Chapitre 10: En désespoir de cruise
Chapitre 11: La cigarette et la pipe
Chapitre 12: Perdez rapidement 140 livres pour pas cher

Chapitre 13: La décevante de garage
Chapitre 14: La révolte
Chapitre 15: Faux travail et vrai argent
Chapitre 16: Un choc culturel inversé
Chapitre 17: Le retour à l’anormal
Chapitre 18: Et si c’était moi, le problème?
Chapitre 19: Prolétaire contre propriétaire
Chapitre 20: Le retour à l’école
Chapitre 21: Enfin un espoir
Chapitre 22: La fin d’une époque
Chapitre 23: Un boulot n’attend pas l’autre
Chapitre 24: Temps plein dans les partiels
Chapitre 25: Stand-up cosmique
Chapitre 26: La politique de la vérité
Chapitre 27: Dormir au gaz
Chapitre 28: Nouvel appartement, nouveaux emmerdements.

Chapitre 29: Chèque it out!
Chapitre 30: La vraie nature d’une amitié
Chapitre 31: Convaincre Julie
Chapitre 32: Se faire dire ses quatre vérités
Chapitre 33: Les aveux
Chapitre 34: Toute vérité n’est pas bonne à dire
Chapitre 35: Prendre les bonnes décisions
Chapitre 36: Un nouveau départ

Chapitre 37: Le décompte final
Chapitre 38: Dernier tour de piste.
Épilogue: Les loose ends
Mot de l’auteur

Introduction: Parce qu’il faut bien mettre les choses en contexte.

En juin 2010, j’étais sur le plateau de tournage d’une production amateur pour l’École du Show Business. Dans le scénario de ce court métrage, l’action se passe en 1985. On m’avait engagé en tant qu’accessoiriste et consultant, afin de les guider au sujet des styles de coiffure, du maquillage, des vêtements et de la musique de l’époque. Lors d’une scène devant se dérouler à l’extérieur, il a fallu interrompre quelques minutes à cause du bruit du moteur d’un avion qui passait au-dessus de nous. Pendant cette pause, l’une de ces étudiantes en cinéma, qui avait alors dix-neuf ans, m’a approché pour me demander :

« Ça existait-tu, les avions, en 1985? »

Son ignorance m’a d’abord surpris. Puis, j’ai réalisé que dans le fond je n’avais pas à lui en tenir rigueur. J’étais moi-même assez ignorant lorsque j’avais son âge.

Cinq ans plus tard, au début de 2015, alors que je suis au stade des corrections finales du manuscrit de Cinquante-Deux jours à Montréal, je repense à cette anecdote. L’action de mon roman se passe en 1987, alors que j’avais moi aussi dix-neuf ans. Mais voilà, les temps changent.  Les choses aussi.  Les mentalités, les mœurs, la technologie, les salaires et beaucoup de choses qui font partie du quotidien de cette année-là n’ont plus rien à voir avec leurs équivalents de notre époque moderne.  Ça me fait réaliser que, auprès des plus jeunes lecteurs qui n’ont pas vécu ces années-là, mon roman risque de se heurter à un problème d’ignorance similaire à celui de l’étudiante au sujet des avions. Voilà pourquoi je dois faire une petite mise en contexte afin de mieux faire comprendre dans quel monde on vivait dans les années 80 en général, et en 1987 en particulier.

Tout d’abord, il faut savoir qu’à cette époque, Internet n’existe pas.  Les seules personnes à avoir un ordinateur chez eux, c’est parce que ça a rapport à leurs travail, et ça ne leur permet pas encore de communiquer avec qui que ce soit.

La seule compagnie de téléphone, c’est Bell.  Les seuls services qu’ils offrent sont la location de l’appareil téléphonique, qui coutait moins cher si on le prenait de couleur noire, et le choix entre une connexion pour cadran à boutons ou à roulette pour composer les numéros.

Rares sont les gens qui possèdent un répondeur téléphonique. Et c’était un appareil que l’on branchait à la maison, entre le téléphone et sa prise murale.

Les téléphones cellulaires que seuls peuvent se payer les riches sont aussi volumineux qu’un carton d’un litre de lait.  Et ce n’est qu’un téléphone sans aucune autre fonction.  Pas de photos, pas de texto, pas de musique, rien.

Pas de lecteur de MP3. Si tu veux trainer ta musique, tu as le choix entre un walkman radio de la grosseur d’un paquet de cigarettes, ou bien un encombrant walkman lecteur de cassettes.

Une cassette? C’était une petite boite de 5X8 cm contenant un long ruban magnétique sur laquelle étaient enregistrées des chansons.

Pas de DVD non plus. Les films sont également sur cassettes, mais de format vidéo VHS. C’est environs la taille d’une boite de Kraft Dinner.

Nos demandes d’emploi doivent toujours être accompagnées d’une photo. Généralement, on se les fait faire dans une boite de photos automatique en noir et blanc où, pour un dollar, on a droit à quatre photos de format passeport.  Et quand on est chanceux, la lumière et le contraste sont assez bien équilibrés pour que ça nous ressemble.

Sinon, pour prendre une photo, il faut acheter un appareil, acheter un film de 12, 24 ou 36 photos, prendre nos 12, 24 ou 36 photos en espérant qu’elles soient réussies, aller porter le rouleau de film à un service de développement, y retourner de 2 à 5 jours plus tard, et payer pour les prendre.  Inutile de dire qu’avec ce que ça coûte en temps et en argent, sans jamais être sûrs du résultat, on n’en prend pas trop souvent.

Le dollar sous forme de pièce de monnaie dorée, destiné à remplacer le dollar vert en papier, vient tout juste de faire son apparition.  Pour le moment, les deux sont en circulation.

La mode permet aux hommes de se maquiller et de porter du linge rose sans qu’on trouve ça anormal ou gai.  Il faut dire que nos idoles de la chanson du moment portent souvent plus de maquillage et de Spray-Net que nos blondes.

En général, les travailleurs reçoivent leurs chèques de paie à toutes les semaines, le mercredi ou le jeudi.

À part les transports en commun, les stations-service, les dépanneurs, les cinémas et les églises, tout est fermé le dimanche.

À part quelques endroits où c’est spécifiquement interdit comme les wagons de métro, le cinéma, l’hôpital ou les salles de classe, les gens fument partout : Dans les bars, au resto, à l’épicerie, même en avion.

Le salaire minimum est de $4.55 de l’heure.

À ce sujet, tout le long du récit, je parle du prix de différents objets et services. Pour en connaître l’équivalent en argent moderne, il suffit de diviser le prix par le salaire minimum de l’époque, puis de le multiplier au salaire d’aujourd’hui.  Par exemple, mon loyer était $400.00 par mois. 400 divisé par 4.55 égale 87.91.  Multiplié par $10.55 qui est le salaire minimum au moment où j’écris ces lignes, ça donne $927.47, ce qui est, en effet, le prix actuel moyen pour ces appartements.  Et, truc amusant, alors que le coût de la vie a augmenté, doublé, voire même triplé depuis les années 80, le prix des appareils électronique est au contraire tombé en chute libre. Par exemple, en 1986, mon père a ramené à la maison une télé couleur, écran cathodique 14 pouces, avec télécommande, pour $600.00.  En argent actuel, ça équivaut à $1384.62.  Pourtant, un trouve aujourd’hui le même appareil pour moins de $25.00.

Le sida est une maladie relativement nouvelle qui ne semble affecter que les homosexuels.  Par conséquent, nous autres, les straights, on se croit à l’abri.

D’ailleurs, être gai, ce n’est pas toujours gai. C’est dans les années 80 que la loi a commencé à se montrer plus intolérante contre les crimes de nature homophobe. C’était un pas dans la bonne direction. Or, bien que la haine contre les gais était maintenant mal vue, l’humour par contre était encore toléré. À la télé, à l’émission Chez Denise, le comédien André Montmorency jouait un personnage nommé Christian Lalancette, un coiffeur gai tout ce qu’il y a de plus efféminé. Au théâtre, on pouvait voir La Cage aux Folles dans lequel le grand et sérieux homme de télé Réal Giguère joue les grandes folles dans le personnage d’Albin Mougeote. Dans le tout premier spectacle du groupe Rock et Belles Oreilles, que l’on n’appelle pas encore RBO, Guy A. Lepage interprète un gars avec tendances gaies qui vient d’apprendre qu’il a le sida après avoir acheté des suppositoires usagés.  Et que dire de Eddie Murphy dans son one-man-show nommé Raw, dont la cassette vidéo brise des records de ventes, dans lequel il dit ceci au sujet des gais et du sida: Tu peux pas te promener avec de la merde d’un autre gars au bout du gland et après ça être surpris si tu attrapes des maladies.  On retrouve ça même dans les chansons. Claude Dubois dans Femmes ou Filles : Chez les comtesses ou chez mes chums / C´est pareil, j´suis resté un bum / Toujours un peu poète / Même si ça rime avec tapette.  Robert Charlebois dans Moi Tarzan Toi Jane : Pis ris pas de moi si je bois du cream soda / Moi la bière j’aime pas ça / Pis j’suis pas tapette pour ça / J’suis pas tapette, j’suis pas tapette / J’suis pas tapette pour ça. Dire Straight avec Money for Nothing (que je traduis pour votre convenance) : La petite tapette avec les boucles d’oreilles et le maquillage / Ouais mon gars, ce sont ses vrais cheveux / La petite tapette possède son propre jet privé / La petite tapette, c’est un millionnaire.  Enfin, durant l’été de 1987, soit au moment où se passe l’action de ce roman, mon ami André et moi sommes allés au cinéma voir le film Mannequin, dans lequel un comédien noir joue une grande folle du nom de Hollywood Montrose. Bref, l’homosexualité continue d’être un sujet risible. Et l’arrivée du sida via cette communauté n’a vraiment pas amélioré l’image que l’on pouvait avoir des tapettes. Alors quand on est hétéro, être la cible des désirs d’un gai, c’est insultant car c’est comme si ça voulait dire qu’on a l’air d’en être un.

Ah, et au sujet des avions : Non, dans les années 80, les avions n’existaient pas. On voyageait à dos de ptérodactyle, comme dans Les Pierrafeu. Pas étonnant que cette race de pauvres bêtes se soit éteinte.

Chapitre zéro: Les années pré-appartements.

Je suis né en 1968. Je suis enfant unique. J’ai passé toute ma vie au Mont Saint-Hilaire, un village calme et sympathique. La famille de ma mère est établie à Saint-Hyacinthe, alors nous y passons presque autant de temps qu’à Saint-Hilaire. C’est probablement pour ça que je considérerai toujours ces deux endroits comme étant les villages de mon enfance. La seule exception familiale est la grande sœur de ma mère, ma demie-tante Jeanne d’Arc, qui habite à Montréal avec son mari, mon quart d’oncle Raynald, ainsi qu’avec Annie, ma huitième de cousine. J’expliquerai plus tard les raisons de ces fractions.

À l’école primaire, à l’âge où les garçons détestent les filles et vice-versa, j’avais déjà des amies de filles. Et contrairement à la plupart des gars de la classe, je ne boudais jamais lorsque venait le temps de travailler en équipe lorsque ça incluait des filles. À neuf, dix et onze ans, j’étais déjà sage et réfléchi. Je voyais bien comment agissaient les gens autour de moi. Je savais que lorsque nous serons ados et adultes, il sera inévitable que chaque sexe sera attiré l’un par l’autre. Alors pourquoi se faire la guerre des sexes maintenant? Il faut croire que les filles de mon école ont une mentalité assez semblable à la mienne car elles apprécient visiblement mon attitude mature. La plus grande preuve est que, les deux fois où une activité en classe nécessitait que l’on se mette en équipe de deux, un garçon avec une fille, près de la moitié des filles de la classe ont aussitôt accouru vers moi en me demandant d’être leur partenaire. Une fois mon choix fait, ça prenait une éternité pour que le reste de la classe se mette en paire. Il fallait alors que la prof les jumelle elle-même pour que l’on puisse enfin commencer l’activité.

Il y a plusieurs raisons pourquoi j’étais plus à l’aise en compagnie des filles que des autres gars. D’abord, de huit à treize ans, j’ai été élevé presque exclusivement par ma mère, et elle n’avait que des amies de femmes. J’ai donc longtemps vécu dans un entourage à 100% féminin. Mes parents n’étaient pas divorcés, c’est juste que mon père travaillait à la Baie James lors de la construction des grands barrages, et qu’il ne venait à la maison que pour des séjours de deux semaines à tous les deux ou trois mois. J’ai souvent entendu dire à mon sujet que j’aurais eu besoin de sa présence bien plus souvent dans ma vie afin d’avoir un modèle masculin pour le développement de mon identité en tant que mâle. J’ai toujours été en désaccord avec cette théorie. Avant son départ pour la Baie James, ce père était violent. Il a cessé de l’être physiquement quand j’ai grandi, mais il n’a jamais cessé d’être verbalement abusif. De nature, je suis quelqu’un qui aime le calme, la tranquillité, vivre dans la paix et en l’harmonie. Alors la dernière chose que j’aurais voulu, c’eut été de prendre cet homme-là comme modèle. Moins je le voyais et mieux je me portais. C’est sans-cœur à dire de la part d’un enfant envers son père, mais à l’époque, telle était ma mentalité. Bien que je préférais ma mère à mon père parce que ma relation avec elle était plus calme qu’avec lui, je n’étais pas pour autant l’enfant-roi choyé et gâté. Bien que je n’aime pas le cliché disant que tous les problèmes d’un homme sont liés à sa mère, je ne peux nier que ce que j’ai vécu avec elle a eu des répercutions dans ma vie sociale. À un âge où il est important d’apprendre à socialiser, j’étais isolé. Par exemple:

  • Ma mère refusait de m’envoyer dans les camps. Les journaux prouvaient que les moniteurs étaient des pédophiles qui violaient et tuaient les jeunes garçons.
  • Elle refusait de m’envoyer aux sorties scolaires au Parc Safari. Les publicités à la télé montraient que les animaux étaient en liberté. J’allais me faire dévorer.
  • Elle refusait de m’envoyer en classe neige. J’allais me faire ensevelir sous une avalanche.
  • Elle refusait de m’inscrire au baseball. Si l’autre équipe perd, ils vont frustrer et ils vont me casser la gueule après le match.
  • Elle refusait de m’envoyer en activité de ski. J’allais me casser une jambe.
  • Elle refusait que je fasse du skate, ce que l’on appelait rouli-roulant à l’époque. J’allais me faire renverser par un véhicule.
  • Elle refusait que j’apprenne la musique. Ça fait trop de bruit. Les voisins vont se plaindre et envoyer la police.
  • Elle a refusé que je participe à l’activité Échange Inter-linguistique du cinquième secondaire entre ma polyvalente et un High School d’Edmonton. L’avion allait s’écraser.
  • Elle refusait que je sorte dans les clubs pour ados. J’allais être impliqué dans des bagarres, des histoires de drogues et des descentes policières.
  • Elle refusait que je participe à la Caisse Scolaire. Je ne sais pas si ça existe encore, je vous le décris sinon: Ça durait tout le long de l’école primaire et ça nous apprenait le principe de base de la banque et de l’épargne. Elle refusait que j’y participe en me disant que l’école allait me voler mon argent. À la fin de la sixième année, tout le monde recevait son argent, de quarante à cent-cinquante dollars selon le cas, ce qui était une fortune pour un enfant de onze ans en 1979. Le seul à ne pas avoir eu droit à cette expérience positive, c’est moi.

Il y a au moins une activité de groupe à laquelle elle tenait mordicus à m’inscrire: Des cours de natation. J’en ai suivi tout de suite après maternelle. Normal: Nous habitions près de la rivière Richelieu. Sans savoir nager, j’allais évidemment tomber dedans et me noyer.  Cette surprotection de sa part envers moi fait que j’ai très souvent entendu mon père lui dire qu’à me garder sans cesse sous ses jupes, elle était bien partie pour faire de moi une tapette.

À part ça, sans pouvoir participer aux sports à cause des phobies de ma mère, il est normal que je n’aille jamais développé de talents pour ça. J’ai particulièrement détesté le printemps de 1976. Tout le Québec vibrait au rythme des Jeux Olympiques de Montréal. Ça n’épargnait pas les écoles primaires qui multipliaient les activités d’olympiades, en plus de celles que l’on devait déjà faire dans le cour d’éducation physique. Peu importe l’épreuve, peu importe la discipline, j’arrivais toujours dernier en tout. En fait, non, j’exagère. Il y avait cette course de cent mètres à laquelle participaient tous les élèves de quatre classes en même temps. Je suis arrivé avant-dernier, tout juste devant Lucie, la fillette rachitique. Tout ça pour dire qu’à une époque sans Internet ni jeux vidéo, à une époque où les enfants jouaient dehors en groupe à des activités compétitives, mon bas niveau de compétence sportive ne faisait pas de moi quelqu’un de très apprécié des autres garçons. Avec les filles, au moins, je n’avais pas à être en compétition. C’est ainsi que j’ai été leur meilleur ami de gars, et ce de la troisième année du primaire jusqu’à la fin du secondaire I.

C’est à partir de la rentrée en secondaire II qu’a débutée la période compliquée. Je ne sais pas ce qui s’est passé durant cet été-là mais dès le retour à l’école, les filles avaient changé de mentalités et de personnalités. Soudainement, elles s’intéressaient à des gars qu’elles traitaient de con il y a à peine six mois de ça. Soudainement, elles me fuyaient comme la peste car elles ne voulaient plus être vues en ma présence. Soudainement, elles ne se moquaient plus des gars en général, elles se moquaient d’un gars en particulier: Moi! Je ne comprenais plus rien. Plus j’essayais de voir la logique dans leur comportement et moins je la trouvais. Moi qui m’étais habitué à être le garçon le plus apprécié des filles, moi qui m’attendais à une vie où je pourrais séduire qui je veux quand je veux, je tombais de haut.

C’est un fait que ni la nature ni la vie n’ont été généreuses à mon sujet. Ma famille était l’une des plus pauvres du coin. N’eut été le fait que mon père a reçu la maison en héritage, je doute fort que nous aurions pu habiter autre chose qu’un petit appartement. Pour vous donner une idée du niveau de pauvreté, non seulement je ne pouvais jamais participer à quelconque activité demandant de l’argent, ce n’est qu’à la veille de mes douze ans que mon père a pu me payer mon premier vélo. Sans oublier que pendant trois ans, je n’avais pas de chambre ni de lit, je dormais sur le fauteuil du salon. Et quand ton nom de famille est le seul nom anglophone dans un village composé à 100% de canadiens français, à une époque où il est coutume de haïr les anglais, et qu’en plus ce nom est une marque de commerce, tu deviens rapidement sujet de moquerie de tes camarades de classe. Et quand les gens prennent l’habitude de se moquer de toi à l’école primaire, ils ne la perdent pas rendus à l’école secondaire. Et comme si ma nullité dans les activités physique n’était pas suffisante, l’adolescence a fait de moi un gars trop maigre, ce qui ne faisait rien pour m’embellir. Quand ton père a passé les trente dernières années à passer d’un emploi à l’autre et à le quitter et/ou se faire mettre à la porte à cause de son sale caractère, et que ta famille est la seule des environs à porter son nom, et que c’est un de ces villages de région où tout le monde connait tout le monde, et qu’ils croient tous d’instinct à l’adage Tel père, tel fils, ta réputation est faite d’avance. Rajoutez à ça l’isolation que subissais à cause des phobies de ma mère et vous comprendrez pourquoi j’étais toujours celui qui était mis de côté, peu importe les efforts que je faisais pour m’intégrer.

Pour couronner le tout, je ne sais pas si c’est un changement chimique de la composition du cerveau dû à l’évolution hormonale déclenchée par l’adolescence, toujours est-il qu’à douze ans, l’extraverti que j’étais qui n’avait jamais eu peur d’être le clown de la classe pour attirer l’attention, s’est brusquement découvert timide, gêné, renfermé, angoissé. En bon québécois, j’étais devenu pogné. Un gars comme ça, ça n’attire pas vraiment les filles. Et celles que l’on arrive à attirer sont loin d’être de première qualité, aussi bien physiquement que mentalement. Et la première qui a démontré avoir de l’intérêt pour moi était définitivement hors-limites selon toutes les normes sociales. C’est que, comme je disais plus tôt, ma mère a une grande sœur, ma tante Jeanne d’Arc. En fait, c’est sa demi-sœur, puisque mon grand-père l’a eu en secondes noces après le décès de ma grand-mère maternelle. Il y a quinze ans, Jeanne d’Arc a commencé à sortir avec Raynald, un professeur d’école primaire de Montréal. Il y a quatorze ans, elle a aménagé avec lui à Montréal. Il y a neuf ans, elle l’a marié. Et il y a quatre ans, à Noël, lorsqu’ils sont venus fêter chez mes parents, surprise : Ils étaient trois. Non, Jeanne d’Arc et Raynald n’avaient pas fait un enfant ensemble. Il se trouve que l’ex-femme de Raynald l’avait contacté quelques semaines plus tôt afin de lui apprendre qu’avant de la quitter, il l’avait mise enceinte. Elle ne lui en avait juste jamais parlé avant. Du jour au lendemain, le gars apprenait qu’il était le père d’une mignonne petite brunette aux cheveux courts prénommée Annie. Et c’est celle-ci qui les accompagnait ce jour-là.

Puisque Jeanne d’arc est la demi-sœur de ma mère, voilà pourquoi je dis que c’est ma demie-tante. Puisqu’elle a marié Raynald bien après ma naissance, voilà pourquoi je dis que c’est mon quart d’oncle. Et puisque Annie provient de la relation précédente de Raynald, voilà pourquoi je dis que c’est ma huitième de cousine.

Annie et moi avions beau être les deux plus jeunes du party de famille, n’empêche que j’avais quinze ans pour ses dix, alors nous n’avions pas vraiment de choses en commun. Lorsque nous sommes descendus à ma chambre au sous-sol, je ne savais pas trop quoi lui proposer de faire. Je m’étais débarrassé de mes jouets depuis longtemps, ma télé en noir et blanc n’avait pas le câble, et je n’ai jamais vraiment été le genre à avoir des jeux de société non plus. Et 1983, c’était bien avant internet et les jeux vidéo. Bon, les jeux vidéo existaient, mais il fallait être une famille bien aisée pour pouvoir s’en payer une console, ce qui n’était pas notre cas. Je lui propose des bandes dessinées. Ça, j’en ai en abondance. Mais elle décline, disant qu’elle préfère jaser pour que l’on apprenne à se connaitre. Pourquoi pas! Elle s’assoit sur mon lit et moi sur ma chaise de bureau de travail. Puis, faisant un grand sourire espiègle, elle me demande :

« Quand tu te crosses, ça sort-tu blanc ou ça sort jaune? Parce que si c’est jaune, ça veut dire que t’es malade. »

La mâchoire m’en est tombée. Me dire de telles énormités à son âge. Je n’en revenais tout simplement pas, de l’impertinence et de la vulgarité de cette gamine. Et elle ne s’est pas arrêtée là. Tout le long qu’elle est restée seule avec moi dans ma chambre, elle n’a eu de cesse de parler de sexe et de me poser des questions sur ma vie sexuelle qui était à ce moment-là inexistante. Évidemment, puisque j’étais un garçon de quinze ans, ses paroles me donnaient une furieuse érection que j’essayais de dissimuler tant bien que mal en restant assis. Peine perdue, elle a bien fini par le remarquer.

« Ouain, méchante bosse dans tes culottes. Tu bandes fort, hein, mon maudit cochon!? »

À la fin du party, lorsque le reste de la famille sont finalement partis, je ne me pouvais plus. Je suis redescendu au sous-sol, je me suis enfermé dans ma chambre et je me suis livré à quelques séances de plaisirs solitaires. Tout le long que cette fille était ici, je ne l’ai pas touché. Je ne lui ai rien dit de sexuel. Je ne me suis ni caressé ni exposé devant elle. Malgré mon érection à m’en faire exploser le zipper, mon comportement est resté totalement irréprochable avec ma nouvelle cousine. Alors je pense qu’on peut me pardonner d’être allé me faire du pilotage manuel pour soulager de mes tensions une fois qu’elle a été partie.

À partir de là, pour les années qui allaient suivre, à chaque fois qu’une réunion familiale nous faisait se revoir, c’était toujours pareil. Devant les autres, elle restait irréprochable. Mais dès que nous étions seuls, elle multipliait les paroles et les gestes pour m’allumer, allant même jusqu’à commencer à me faire des propositions directes. Avec la tension sexuelle qu’elle me faisait subir, je dois bien avouer que ce n’était pas l’envie qui me manquait. Mais voilà, elle était mineure. Et même si ce n’était que par alliance, techniquement c’était ma cousine, et on n’est pas supposé faire ces trucs-là entre cousins. On n’est plus au 19e siècle.

Quelques mois plus tard, toujours à quinze ans, j’ai enfin eu ma première blonde. Elle s’appelait Maude, avait quatorze ans, et je pense que la raison pour laquelle je lui ai plu, c’est parce que j’étais quasiment aussi pogné qu’elle. Je dis quasiment parce que moi, au moins, j’étais conscient de mes blocages et je faisais de grands efforts pour m’en guérir. Ce n’était pas son cas. Lorsqu’elle appelait chez moi et que c’était l’un de mes parents qui répondait, elle n’osait pas me demander, alors elle leur raccrochait au nez. C’était bien avant que les télé-afficheurs, il était donc impossible pour mes parents de savoir qui leur faisait ces coups-là à répétition. Maude pouvait appeler comme ça aux quarts d’heure jusqu’à ce que ce soit moi qui réponde. Ça mettait mes parents en beau joual vert de se faire niaiser de la sorte, et c’est évidemment moi qui se faisais engueuler pour mon pauvre choix de blonde. Quand elle venait chez moi et qu’un de mes parents lui parlait, elle avait la tête baissée, les yeux fixés sur ses souliers, et marmonnait quelque chose d’incompréhensible. Lorsqu’on se promenait dehors ou dans les centres d’achats, je devais me tenir à six mètres derrière elle. La raison est que si jamais on croise quelqu’un qu’elle connaît, elle serait beaucoup trop gênée d’être vue en compagnie d’un gars. Et ça ne se limitait pas qu’aux gens qu’elle connaissait. Un des premiers partys d’ados où j’ai été invité, je l’avais évidemment invitée à m’accompagner. Elle a accepté, mais elle nous a fait niaiser dehors trois heures dans le quartier de la maison où la fête se déroulait. Elle ne voulait pas entrer, elle était trop gênée à l’idée de se trouver en compagnie de gens qu’elle ne connaissait pas.

Ma blonde suivante, Chantal, je l’ai eu au début de l’été 1984.  Elle ne fut pas de tout repos non plus. J’avais seize ans, elle dix-huit. Elle se plaignait toujours de quelque chose qu’elle n’aimait pas en moi. Remarquez que c’était normal, puisqu’elle ne m’aimait pas. Elle ne sortait avec moi que parce que Clément, le gars qu’elle aimait vraiment, ne voulait rien savoir d’elle. Elle m’avait approché à un party parce que j’étais déguisé en Boy George et qu’elle était fan inconditionnelle de son groupe, Culture Club. Apparemment, il était important pour elle d’avoir des goûts musicaux communs avec son chum, parce que je ne saurais compter le nombre de fois où elle m’a reproché de ne pas aimer Corey Hart. Lorsqu’elle a cassé avec moi deux mois et demi plus tard, à la fin de l’été, elle m’a dit que ce qu’elle voulait comme chum, c’était un blond aux yeux bleus, ce que je n’étais pas. Je l’ai d’abord haï de m’avoir laissé tomber pour une raison aussi immature. Mais avec du recul, j’ai fini par apprécier sa franchise. Au moins, elle m’a dit sa vraie raison pour casser, elle!

L’année suivante, à la mi-juin de 1985, à la fin du secondaire V, j’étais le premier chum d’Édith, une fille que je connaissais depuis le secondaire I. Édith, c’est celle que tout le monde de la polyvalente désignait sous l’appellation de La fille en chaise roulante. Pourquoi est-ce qu’un fringuant jeune homme de seize / dix-sept ans voudrait sortir avec une fille paralysée du nombril jusqu’aux orteils? C’est la question à laquelle j’ai eu à faire face de la part de notre entourage tout le long de ma relation avec elle. Jamais je n’aurais osé avouer la vérité. Il faut dire que j’essayais très fort de me la cacher à moi-même. Cette vérité, c’est que j’avais l’impression que je n’avais pas le choix de finir avec elle si je voulais avoir une blonde. Il faut comprendre: Ma première blonde était quasi antisociale, ma deuxième blonde ne m’aimait pas, et toutes les filles potables ne me voyaient que comme sujet de moqueries. Édith était la seule fille qui me parlait d’égal à égal, avec respect et intelligence. C’est probablement pour ça que j’ai toujours eu une petite attirance romantique pour elle, et ce depuis le secondaire I.

Bien que j’en étais inconscient à cette époque, la raison principale de mon attirance envers Édith était que j’avais une mauvaise estime de moi-même. C’est que du secondaire II jusqu’en secondaire V, les filles m’ont donné l’impression que je n’étais pas à la hauteur, qu’elles pouvaient toujours se trouver bien mieux que moi. Et même celles qui ne pouvaient pas se trouver mieux, comme Chantal qui n’a jamais pu séduire celui qu’elle aimait vraiment, préféraient le célibat plutôt que de sortir avec moi. Édith, par contre, ne me faisais pas ressentir ce complexe d’infériorité. Son handicap me donnait l’impression qu’aucun gars ne voudrait d’elle. Par conséquent, j’étais confiant que s’il me prenait l’envie de sortir avec elle un jour, elle ne me refuserait pas. Cette théorie n’était pas politically correct, mais j’ai quand même pu la prouver à la fin du secondaire V. Après avoir échoué dans toutes mes tentatives de séductions pendant mon secondaire (Maude et Chantal n’étaient pas de mon école et m’avaient approché d’elles-mêmes), et après avoir essuyé quatre refus de quatre filles différentes quand vint le temps des invitations pour le bal des finissants, il me restait toujours Édith. Et comme je m’en doutais depuis le début, elle a dit oui.

À partir du moment où j’ai commencé à m’intéresser aux filles vers mes treize ans, j’ai également commencé à me renseigner sur leur mentalité afin de mieux les comprendre, histoire de devenir le chum idéal. Je lisais beaucoup de magazines féminin que ma mère achetait ou bien se faisait donner par les voisines, tels Châtelaine, Marie-Pier et Filles d’Aujourd’hui. Un truc qui ressortait souvent de leurs articles, et surtout du courrier des lectrices, était que beaucoup de femmes se plaignaient que l’homme ne pensait qu’au sexe. Ainsi, j’ai vite appris qu’un amour pur se devait d’être totalement dépourvu de désir sexuel. C’est la raison pourquoi, dans mon adolescence, toutes les filles sur qui j’ai eu le coup de foudre furent toujours exclues de mes fantaisies charnelles. Ça faisait de moi un gars romantique qui croyait vraiment pouvoir vivre un amour pur avec Édith. Un amour envers et contre tous. Parce que oui, ce côté romantique faisait aussi de moi un combattant. Ma mère me rapportait souvent les commentaires de parents, amis et connaissances qui ne comprenaient pas pourquoi je sortais avec une infirme, pour reprendre leur terme. Selon eux, jamais je n’allais pouvoir vivre une vie de couple normale avec elle. J’avais beau essayer de me le cacher à moi-même, les commentaires de ces gens faisaient écho à mes propres conclusions. Oui, j’aurais préféré sortir avec une fille avec qui j’aurais pu faire toutes sortes d’activités comme le vélo, les randonnées en montagne, sortir danser, etc. Mais voilà, après une vie dominée par ma mère qui se mettait en travers de mes activités et ma vie sociale, je refusais de laisser les autres me dicter comment vivre ma vie, surtout amoureuse. Je m’étais donné comme mission sacrée de leur prouver à tous combien ils se trompaient sur mon compte. Surtout, je me devais de leur montrer comment l’amour pur est plus fort que le désir sexuel.  Ce n’est pas parce que je suis un gars que ça signifie automatiquement que je suis contrôlé par ma queue. Ce n’est pas parce qu’eux seraient incapables de vivre une relation amoureuse sans sexe que ça signifie que c’est le cas pour tout le monde.

Après le secondaire V vint le cégep. Le hasard a voulu que, sans s’être consultés, Édith et moi s’étions tous les deux inscrits au cégep Édouard-Montpetit de Longueuil. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans cet endroit contenant un nombre incalculable de belles jeunes filles.  Des filles en parfaite santé physique.  Des filles gentilles, qui ne me connaissaient pas, donc qui n’étaient pas conditionnées depuis la maternelle à me voir comme un loser sans charme et à se foutre de ma gueule.  Des filles qui avaient eu toutes leurs vies pour entendre mon nom de famille ailleurs que sur les produits du même nom, donc qui n’y voyaient rien de risible en l’entendant. Ça ne m’a pris que peu de temps avant de voir que ça m’ouvrait la porte sur plein de possibilités. Surtout que le milieu des années 80, c’était l’époque où la liberté sexuelle était à son summum. C’était les années où la majorité des cégépiennes avaient une vie sexuelle active, prenaient la pilule, et là était leurs seule protection puisque la population en général commençait à peine à entendre parler du sida.

Mon premier coup de foudre fut pour Evelyne.  Elle étudiait comme moi en Arts Plastiques, ce qui fait que je l’avais dans la majorité de mes cours.  Ma timidité fit que je ne l’ai jamais approchée que pour lui dire plus que de simples banalités. De toute façon, nous n’avions rien en commun. Elle était d’un style que nous appelions altern. Ça ressemblait au goths, moins les tatouages, les piercings et la pâleur. Moi, j’étais plutôt de style page 257 du catalogue Sears. Ensuite, il y a eu cette petite comète blonde au nom italien, Graziella.  Elle, c’était la fille qui couchait avec un gars différent par semaine.  En voyant ça, je me suis essayé avec. Histoire de la séduire avec mon talent en dessin, je l’ai fait apparaitre dans une de mes bandes dessinée. Hélas, ça a l’air que je me trompais sur son compte.  Malgré le fait qu’elle passait beaucoup de gars dans son lit, ce n’était pas une fille facile car elle prétendait sincèrement être tombée en amour avec le gars.  Et comme je n’avais pas ce qu’il faut pour lui plaire (Une belle gueule, un physique athlétique et une auto, si je me fie à ce que j’ai pu voir de ses différents mecs), alors je n’y ai pas eu droit.  En tout cas, je n’ai jamais vu une fille trouver son âme sœur unique et véritable aussi souvent qu’elle.

En comparant ma vie de couple actuelle avec le genre de relations que je pourrais potentiellement avoir avec les cégépiennes, je me détachais de plus en plus d’Édith. Le problème, c’est que casser avec elle, c’était me retrouver seul, sans la moindre garantie d’être capable d’en séduire une autre. C’est que dans ma tête de gars qui n’était plus vraiment un ado mais pas encore un adulte, il était clair que pour ne pas être loser, un gars avait besoin de deux choses: De l’argent et une blonde. Je n’avais pas la première, et j’avais peur de me retrouver sans la deuxième, peu importe qu’il s’agisse d’Édith ou d’une autre. À notre époque, on dirait avec raison que j’étais dépendant affectif. Mais dans ce temps-là, ce comportement n’était pas encore reconnu comme tel.

Cet automne-là, j’utilisais une grande partie de mon prêt étudiant pour acheter à rabais des bandes dessinées seconde-main, dont des recueils de Hara Kiri, un magazine mensuel qui se spécialise dans les textes et dessins adultes de mauvais goût. Dans les pages d’un de leurs numéros, il y avait une BD signée Reiser intitulée Fou de Cheval. L’histoire va comme suit: Un fermier ayant l’habitude d’aller dans sa grange pour y baiser son cheval se fait surprendre en plein acte de bestialité par des enfants. Les enfants courent vite aller raconter ça à tous ceux qu’ils croisent. Le curé vient voir le fermier honteux et le convainc de se marier pour vivre une vie normale. Le fermier passe une petite annonce dans un journal, reçoit des réponses, et est particulièrement heureux de l’une d’elle. Il annonce fièrement au curé l’arrivée prochaine de sa promise. Le jour venu, le fermier, le curé et quelques villageois attendent fièrement le bus qui arrive. Sous le regard étonné de tous, le fermier accueille à bras ouvert une femme qui descend du bus… Une femme qui a une tête de cheval. Ce n’était qu’une BD née de l’imagination tordue d’un bédéiste. Cependant, ça m’a fait réfléchir. Et si moi aussi je passais une petite annonce dans laquelle je décrirais spécifiquement mon idéal féminin? J’aurai alors de bien meilleures chances de la trouver. Surtout que, en recevant plusieurs réponses, je ne serais plus un gars en compétition avec d’autres gars pour les faveurs d’une fille. Je serais celui qui a l’embarras du choix parmi plusieurs filles qui seraient en compétition pour mes faveurs. Sans compter que si j’en rencontre une et que ça ne marche pas, j’en aurai toujours d’autres en réserve. Ça me semblait être la situation idéale pour enfin pouvoir avoir une relation normale avec une fille normale.  À cette époque, il y avait un magazine de musique et jeunesse nommé Wow! qui offrait un service de petites annonces gratuites à ses lecteurs. Je m’en suis écrit une et je leur ai envoyée. Deux mois plus tard, soit à la dernière semaine de novembre 1985, mon annonce paraissait. 

Comme je l’ai dit plus tôt, dans ma jeunesse, je n’étais pas très beau et ça me donnait de terribles complexes. Je prenais beaucoup de photos de moi, mais je détruisais systématiquement toutes celles sur lesquelles je ne paraissais pas bien. Je gardais les meilleures en me faisant accroire que celles-là étaient les seules qui réussissaient à me montrer tel que j’étais vraiment. Une de mes photos favorites m’avait pris dans un angle particulièrement bon qui me faisait paraître plus beau que je ne l’avais jamais été de toute ma vie. C’est celle-là que j’ai envoyé avec ma petite annonce. De décembre 1985 jusqu’en mai 1986, je recevrai en tout quatre-vingt-huit réponses.

Hélas, les trois premières semaines qui suivirent la publication de mon annonce, j’ai vécu une longue série de rencontres aussi humiliantes que frustrantes. Pourtant, ça commençait toujours bien. La fille m’écrivait, me donnait son numéro de téléphone, je l’appelais et je la séduisais instantanément car même à dix-sept ans, j’étais capable d’avoir des conversations intelligentes et intéressantes. Puis, on se donnait rendez-vous en planifiant une activité, genre aller à un resto, au cinéma ou dans un club pour ados. Je me rendais au lieu du rendez-vous, et c’est là que tout dégringolait. Ça se passait toujours de l’une des deux façons suivantes:

  1. La fille arrivait au point de rendez-vous en premier. J’arrivais ensuite et je la reconnaissais immédiatement par les photos qu’elle m’avait envoyé ou bien par la description d’elle-même qu’elle m’avait dit au téléphone. J’allais donc la voir en souriant, je me présentais. Aussitôt, je pouvais lire le désappointement dans son visage. Puis, incrédule, elle demandait quelque chose du genre de:  » Non? C’est pas vraiment toi, ça? «  Puis, pour tout le temps que durait le rendez-vous, elle restait froide, distante, gardant la rencontre dans un silence embarrassant, se contentant de répondre de façon brève à toutes mes tentatives de lui faire la conversation. Puis, on se séparait et je n’entendais plus jamais parler d’elle.
  2. J’arrivais au point de rendez-vous en premier. Puis, après quelques minutes, la fille arrivait. Je la reconnaissais immédiatement. Elle s’approchait de moi, puis s’arrêtait à quelques mètres. Elle ne faisait que se tenir là, à regarder autour, de toute évidence en attendant quelqu’un. Même si ses yeux croisaient les miens, son regard passait droit à travers moi, comme si j’étais invisible. Au bout de quelques minutes à me demander si c’est bien avec elle que j’ai rendez-vous, car il me semble qu’elle devrait me reconnaître, j’allais la voir en souriant et je me présentais. À partir de ce point, le reste du rendez-vous se déroulait exactement comme dans la façon 1.

Le problème, c’est qu’en envoyant une photo sur laquelle je paraissais beaucoup plus beau qu’en réalité, je mettais la barre haute dans les espoirs de ces filles. Et dès la première seconde où elles voyaient de quoi j’avais vraiment l’air, je les décevais. Malgré tout, je ne me laissais pas décourager. Je refusais de laisser tomber. Je multipliais les rencontres. J’avais pour mon dire que ce n’est pas parce que les premières filles rencontrées étaient des immatures pour qui seule l’apparence compte que ça signifie qu’elles seront toutes comme ça. Eh bien trois semaines et douze rencontres plus tard, tous mes rendez-vous sans la moindre exception se sont déroulés ou bien de la façon 1, ou bien de la façon 2.  La triste réalité, c’est que l’on ne ressemble trop souvent qu’à nos photos que l’on trouve les moins belles.

Toujours en décembre 1985, vendredi 13. J’ai vécu le genre de journée qui donne une si mauvaise réputation à cette date. Ce jour-là, je me rends à Montréal Nord pour y rencontrer une fille de seize ans qui a répondu à mon annonce, une jolie haïtienne nommée Antoinette. Pour me rendre à notre point de rendez-vous, je dois d’abord prendre l’autobus 200 Sud qui m’amène de Saint-Hilaire jusqu’à Longueuil. De là, je prends le métro de la ligne jaune de Longueuil jusqu’à la station Berri-de-Montigny, aujourd’hui Berri-UQÀM. De là, je transfère vers la ligne verte jusqu’au métro Cadillac. Je sors du métro et je prends le bus 32 nord de Cadillac jusqu’au coin de Lacordaire et Henri-Bourassa Est dans le nord de Montréal. Il ne me reste plus qu’à marcher sur deux cent mètres jusqu’à la porte du centre d’achats où elle m’attend. Ce trajet m’a pris deux heures.  Notre rencontre se passe hélas de la façon 1. Après trois semaines à vivre ce genre de situation, je commence à être capable de reconnaître les signes comme quoi je ne plais pas à une fille. J’abandonne au bout d’une heure, je la salue et je repars, commençant à en avoir sérieusement ras le bol de cette situation de loser qui se répète à chaque fois.

De retour chez moi, frustré d’avoir gâché cinq heures de ma journée, dont quatre juste en transports en commun, je refuse de rester sur cet échec. Je prends la plus récente réponse que j’ai reçue pour mon annonce.  La fille, Lucie, habite à Saint-Hyacinthe. Je l’appelle. On se donne rendez-vous le soir-même à la porte d’un club pour ados près de chez elle. Je reprends le bus 200 Sud, cette fois en direction opposée, et j’y arrive une heure et demie plus tard, soit après une heure de bus et trente minutes de marche à pied du terminus jusqu’au club. Lucie est dehors, à la porte. À ma grande surprise, elle me reconnaît. Et non seulement elle n’a pas l’air trop désappointée par mon apparence, elle est accompagnée de trois copines. Je me dis que c’est génial parce que si je ne plais pas à Lucie, il est possible que j’arrive à plaire à une de ses amies. Je voulais tellement avoir une blonde normale et potentielle partenaire sexuelle que je n’étais pas regardant. N’importe qui pourvu qu’elle veuille de moi. Nous entrons, nous laissons nos manteaux au vestiaire, nous nous installons à une table, une des filles reste assise pour garder la table et les sacoches, et j’accompagne les trois autres sur la piste de danse.

Un malheureux hasard a voulu que justement, dans ce club ce soir-là, se trouve une petite terreur de ma polyvalente que j’avais perdu de vue depuis la fin du secondaire. Je ne me souviens plus de la raison pourquoi il me connaissait, mais il m’a reconnu. Il s’est approché et a commencé à me bousculer. Au début, j’ai pris ça pour une blague de sa part et je l’ai salué. Mais il a continué. Tout le long de la chanson qui jouait, il se plaçait à côté de moi, me poussant hors de la piste à coup de hanches. J’avais beau revenir ou me déplacer, il continuait. Et ça n’a pas cessé lorsque les filles et moi avons quitté la piste de danse. Que je sois assis avec les filles ou bien au bar à me commander une boisson ou alors en train de marcher, il revenait constamment à la charge. Il arrivait par surprise à côté de moi ou bien par derrière, et il me décrochait en passant un coups de hanches, ou un coup de coude, ou un coup d’épaule, ou un coup de pied, ou une taloche derrière la tête, avant de poursuivre son chemin comme si de rien n’était. Tout le long de ma présence à cet endroit, il ne m’a pas laissé tranquille plus de cinq minutes.

Qu’est-ce que j’étais supposé faire? L’engueuler et ainsi faire une scène devant ces quatre filles que je viens à peine de rencontrer? Même si je l’avais fait, il n’aurait certainement pas arrêté. Quand quelqu’un agresse physiquement un autre, ce ne sont pas de simples mots qui vont lui faire peur. Sinon quoi, continuer de faire comme s’il n’était pas là en attendant qu’il se tanne et qu’il arrête de lui-même? Laissez-moi vous dire que ceux qui affirment que c’est la meilleure attitude à adopter sont des imbéciles et/ou des menteurs. Tout ce que ça fait, c’est te donner l’air d’un lâche en te forçant à être une victime qui ne dit rien, donc une victime consentante. Un agresseur à qui on n’oppose pas de résistance va toujours continuer à agresser. Je le sais par expérience pour l’avoir vécu des dizaines de fois durant mon enfance et mon adolescence, et ce soir-là ne faisait pas exception. Quant à l’option de me fâcher et lui casser la gueule, là encore c’était impossible puisque j’ai toujours été trop faible physiquement pour pouvoir me défendre. Le plus humiliant là-dedans, c’est que ce gars-là avait deux ans de moins que moi, et ça paraissait. Inutile de dire que j’ai rapidement eu l’air lâche auprès de ces filles. Elles ont vite cessé de me parler et de regarder dans ma direction, malgré le fait que j’étais assis à leur table.  Totalement humilié, complètement écœuré, j’ai profité d’un moment où j’ai vu le gars aller aux toilettes pour me lever. Les filles, qui continuaient de délibérément m’ignorer, n’ont pas réagi. Je me suis rendu au vestiaire, j’ai repris mon manteau et je suis parti.

Tout le long de la demi-heure que ça m’a pris pour marcher du club jusqu’au terminus d’autobus de Saint-Hyacinthe, j’étais étouffé par une rage atroce qui faisait bouillir le sang dans mes veines et qui me brûlait les yeux. Ma malchance, mon incapacité de séduire, mon physique qui fait de moi une cible facile pour les agressions, mon impuissance à me défendre, tout cela me plongeait dans une frustration sans bornes qui m’empoisonnait, qui me prenait à la gorge, qui m’étouffait. Décidément, j’aurais dû m’en tenir à l’échec de ma première rencontre de la journée avec Antoinette.  Au terminus, dans le bus encore stationné, assis à la troisième rangée en attendant le départ, je n’ai d’autre choix que de me rendre à l’évidence : Avec le physique que j’ai, je serai toujours incapable de sortir avec autre chose que des filles craquées mentales, laides, qui ne m’aiment pas, ou bien handicapées physique. Plus j’essayerai de nier ce fait, plus je refuserai cet état de chose, plus j’essayerai d’échapper à mon destin, et plus je vais empirer mon cas en m’exposant aux pires humiliations. Mon expérience de ce soir au club le prouve hors de tout doute. À dix-sept ans, cette conclusion au sujet des limites de ma vie amoureuse me met dans un état de déprime terrible. Et ça ne s’améliore pas quand je vois avec surprise et horreur que mon tortionnaire du club entre dans le bus, accompagné de quelques-uns de ses amis. J’oubliais que lui aussi habitait à Saint-Hilaire. Logique puisqu’on allait à la même école. Il était donc normal qu’il prenne le même bus que moi pour revenir chez lui. Dans la pénombre, ils sont passés à côté de moi sans me remarquer. Mais aux quelques phrases que je les entends dire avant qu’ils aillent s’asseoir au fond, là où le bruit du moteur me masquera leurs paroles mais pas leurs éclats de rires, je comprends que c’est moi qui suis le sujet de leur conversation, ainsi que la cause de leur hilarité. Jamais je n’ai vécu une situation aussi humiliante de toute ma vie. Au moins, ils n’ont pas remarqué que j’étais là. C’est déjà ça. Afin de m’assurer qu’ils ne débarqueront pas au même endroit que moi, j’attends qu’ils descendent du bus et je débarque à l’arrêt suivant, soit à Belœil. Cela multiplie par deux le trajet que je dois marcher pour me rendre jusque chez moi dans cette froide nuit de décembre. Malgré l’heure tardive, c’est avec difficulté que je trouverai le sommeil.

Le lendemain, samedi, à ma grande surprise, Antoinette me rappelle. Elle veut me revoir. On se donne rendez-vous chez moi pour le lendemain car je sais que mes parents vont être absents. Rendu dimanche, je dois de nouveau me taper quatre heures de transport en commun Saint-Hilaire / Montréal Nord / Saint-Hilaire. Antoinette m’a demandé d’aller la chercher puisqu’elle n’a jamais parcouru un tel trajet et qu’elle craint de se perdre en route. Durant le chemin du retour vers chez moi, j’ai l’agréable surprise de constater qu’elle est beaucoup plus volubile que lors de notre rencontre de l’avant-veille, et qu’elle semble vraiment s’intéresser à moi. Arrivés chez moi, nous sommes descendus dans ma chambre et nous sommes allés sur mon lit nous coller et nous embrasser. Au bout d’une heure, notre séance d’embrassades s’est conclue, à ma grande surprise, avec elle qui a détaché mon pantalon et qui m’a fait ma toute première fellation. Tous mes malheurs de ce terrible vendredi 13 de l’avant-veille n’étaient plus qu’un mauvais souvenir. J’étais en compagnie d’une fille à la fois jolie, active sexuellement et intéressée à moi. J’avais enfin rencontré l’idéal de mes rêves les plus fous. Maintenant que j’avais assuré mon prochain couple, il ne me restait plus qu’à casser avec Édith.

Lundi matin, en route vers le cégep, je me demandais comment est-ce que j’allais bien pouvoir annoncer à Édith mon désir de rupture. Je me posais encore la question lorsqu’elle est venue me rejoindre à l’heure du dîner en me disant qu’elle a quelque chose à m’annoncer. Elle m’a remis une lettre dans laquelle elle m’expliquait son désir de mettre fin à notre relation. Dans celle-ci, elle me disait qu’elle avait cédé à la pression de ses parents. Ceux-ci ont réussi à lui faire entendre raison comme quoi un jeune homme avec toutes ses fonctions physique va tôt ou tard la laisser tomber pour une fille pouvant lui offrir des plaisirs qu’Édith ne pourra jamais donner à un homme. Avouez que la coïncidence était assez extraordinaire. Je veux casser avec elle parce qu’elle ne peut pas baiser, et elle veut casser avec moi parce qu’elle ne peut pas baiser. Et puisque c’est elle qui casse, je n’ai même pas à avoir peur de passer pour un salaud. N’importe quel gars aurait profité de cette opportunité qui faisait que les choses s’arrangeaient pour lui. Mais voilà: Je ne suis pas n’importe qui, moi. Voyez-vous, bien que la situation était l’idéale pour moi, les raisons qu’elle me donnait pour casser m’insultaient au plus haut point. C’était une question de principes:

  • Principe 1: C’est avec elle que je sors, et non avec ses parents. Ce qu’il y a entre elle et moi, ça ne les regarde pas. Ils n’ont pas d’affaire à se mêler de notre vie de couple.
  • Principe 2: Oui, ok, comme le prouve mon comportement depuis que j’avais commencé le cégep, ainsi que ce que j’avais fait la veille avec Antoinette, ses parents avaient raison à mon sujet. Mais là n’était pas la question. Le fait est que j’avais toujours eu, devant eux, un comportement parfait et irréprochable. Ils n’avaient donc aucune raison de penser ça de moi. Leurs accusations étaient donc non-méritées, insultantes et méprisantes.
  • Principe 3: Moi, un gars en parfaite santé, avec toutes mes capacités physiques, me faire jeter par une infirme? Me faire dire, par ce geste que même une fille comme elle préfère le célibat car je ne suis pas assez bien? C’était la pire des claques sur la gueule. C’était une insulte inacceptable pour mon orgueil.

La semaine qui a suivi, je l’ai passée à harceler Édith de lettres, appels téléphoniques et conversations en personne afin de la convaincre que ni elle ni ses parents n’avaient de bonnes raisons de penser ça de moi. Ça a pris du temps mais mon ardeur a réussi à convaincre tout le monde. Ce fut une grande victoire sur le doute, le mensonge et la calomnie gratuite dont j’étais la cible. C’était cependant une victoire bien pathétique, car une fois que je n’avais plus la motivation de blanchir ma réputation, je me retrouvais stupidement à ma case départ. J’étais de nouveau pris à essayer de trouver le moyen de casser avec Édith qui était maintenant plus amoureuse de moi que jamais.

Début d’après-midi du jour de Noël de 1985. Il n’y a pas de neige. Il fait quatre degré Celsius. Le temps est gris et il bruine légèrement. Édith vient chez moi. Son père l’aide à descendre du minivan et l’installe sur sa chaise. Elle entre chez moi, son père repart et nous descendons à ma chambre. Elle me donne mon cadeau de Noël, une superbe chaine en argent à porter autour du cou. Je me sens horrible car non seulement je n’ai aucun cadeau à lui offrir, j’ai continué de fréquenter Antoinette durant toute la semaine que j’ai mis à convaincre Édith que j’étais un gars parfait et irréprochable sans intérêt pour le sexe. Pire encore: Antoinette m’a invité chez elle pour son gros party en famille de ce soir. Édith m’embrasse. Après quelques minutes de baisers, je ne peux que constater que ceci est vraiment le summum de tout ce que je pourrai faire physiquement avec elle. Je ne peux plus endurer la situation. Embarrassé, je lui dis que finalement, les réflexions qu’elle et ses parents ont eues à mon sujet ont mis le doute dans mon esprit, et qu’ils m’ont convaincu que je serais peut-être mieux de vivre une relation dans laquelle je pourrais avoir plus que ça. Je tenais mordicus à garder mon image irréprochable, c’est la raison pour laquelle j’ai sauté sur cette opportunité de blâmer ses parents pour notre rupture. C’était culotté, je l’avoue, mais je considérais que j’étais dans mon droit de démontrer à cette famille de bien-pensants que les parents n’ont pas d’affaire à se mêler de la vie privée de leurs filles, et que de tels gestes qui se basent sur des soupçons non-fondés ne peuvent avoir que des conséquences fâcheuses. Bien sûr, ce n’était pas le cas ici puisque je voulais casser avec elle de toute façon. Mais ça aurait pu. Question de principes. Elle ne m’a pas fait de scène. Elle n’a pas discuté. Elle a appelé son père. Il est revenu la chercher. Elle est partie. Et c’est ainsi que j’ai laissé tomber Édith le jour de Noël. Inutile de dire qu’avec tout ce que je lui ai fait subir, j’avais de terribles remords de conscience. Remords que j’ai vite oublié le soir venu dans les bras d’Antoinette. 

Malgré ce terrible comportement, je ne me considérais pas comme étant un mauvais garçon. J’étais juste quelqu’un qui voulais tout simplement avoir une relation normale avec une fille normale dans des conditions de vie normale. Est-ce un crime? C’est sûr que mes raisons et ma façon de casser avec Édith étaient égoïstes.  Mais à cette époque, je me cachais derrière l’excuse que la vie était injuste avec moi. J’avais tellement peu d’opportunités de pouvoir obtenir ce dont j’avais besoin que ça aurait été stupide de toujours devoir rester loser et me condamner à une vie sans amour, simplement pour sauver les apparences. Avec le temps, mon comportement envers Édith ne fut plus qu’un souvenir lointain quoique toujours aussi honteux. Plus jamais je ne me permettrai de tels dérapages.

Mon naturel romantique et chevaleresque avait repris le dessus. Celui-ci m’imposait des règles de conduites strictes en matière de vie de couple. La base de ces règles était toute simple: Si le couple ne repose pas sur l’amour véritable, alors le couple n’a pas de raison d’être. C’est la raison pour laquelle j’ai cassé avec Antoinette un an et demi plus tard. Notre relation n’a été qu’une suite de frustrations pour moi puisque cette fille était le genre de capricieuse qui pouvait me faire la gueule pour un oui ou pour un non. Dans ce temps-là, elle me servait un traitement de silence implacable, ce qui me laissait dans le brouillard total au sujet de ses raisons d’agir ainsi avec moi. Au bout de six mois, j’ai commencé moi aussi à lui faire le même coup. Et je n’attendais même pas une contrariété. Non, moi j’agissais comme ça sans raisons. Mon but était de lui faire comprendre ce que l’on ressent lorsque notre partenaire frustre après nous sans nous expliquer pourquoi. Inutile de dire que ça n’améliorait pas les choses. Il n’y avait que sur le plan sexuel que l’on s’entendait à merveille. À chaque fois, c’était le festival de la passion et de l’orgasme multiple. Mais même à dix-huit ans, au sommet de mes hormones masculines, j’ai fini par considérer que même la meilleure vie sexuelle au monde ne vaut rien si la relation n’est pas harmonieuse. Si on s’aimait, on communiquerait au lieu de se bouder. Si on se boude, alors on ne s’aime pas. Si on ne s’aime pas, qu’est-ce qu’on fait ensemble? Continuer notre relation dans de telles conditions ne serait pas nous rendre service. Tout ce que ça ferait, c’est nous empêcher de trouver la véritable âme sœur, celle qui nous est vraiment destinée. Durant les années qui ont suivies, bien que j’ai souffert de la solitude et du manque sexuel, je n’étais pas prêt à faire des choses avec des filles à n’importe quelles conditions. Par exemple:

  • Suzie me drague mais elle a déjà un chum? Désolé mais même si je ne le connais pas ce gars-là, je ne peux pas lui faire ça.
  • Maryse garde ses distances avec moi mais elle me fait des propositions salées lorsqu’elle a bu? Désolé mais je refuse de prendre avantage d’une fille qui est sous l’effet de l’alcool.
  • Cynthia casse avec Loïc et m’approche. Depuis que je la connais, elle sort avec Loïc environs six mois, puis casse avec lui pour sortir avec un autre gars pendant deux ou trois mois, puis reviens avec Loïc pour six mois, puis casse avec lui pour sortir avec un autre gars deux ou trois mois… Désolé mais moi ce que je veux, c’est une relation stable basée sur l’amour véritable. Pourquoi est-ce que je voudrais d’une fille en sachant d’avance qu’elle va me lâcher dans deux ou trois mois pour revenir avec Loïc? Franchement!

Ma patience a fini par porter fruit. Lors d’un party donné chez mon bon copain Carl au début de 1986, j’y ai rencontré Julie, une amie de Cynthia. C’est une mignonne brunette aux cheveux noirs frisés qu’elle porte à peine plus bas que la nuque. Elle est mince sans pour autant être maigre. Son jeune corps a déjà de très superbes courbes. Ses lunettes lui donnent un petit air intello qui est loin de me déplaire. Elle a quinze ans alors que j’en ai dix-sept. À cet âge-là, généralement, deux ans sont supposés faire une énorme différence. Mais voilà, de par nos conversations, Julie m’a montré être très mature pour son âge. Je sens que c’est avec elle que j’aurai enfin la relation normale avec une fille normale que j’ai toujours souhaité.

En attendant, mon père a commencé à m’obliger à lui servir d’assistant pour les contrats de menuiserie qu’il se fait au noir entre deux chèques de BS. Car en effet, depuis qu’il est revenu de la Baie James, il continue de trouver et de perdre des emplois à la chaine à cause de son sale caractère. Il ne me paye pas pour mes services, considérant que je lui coûte assez cher comme ça à nourrir. Il (croit qu’il) me motive en me traitant de faible mou paresseux et futur assisté social bon à rien. Travailler pour lui n’améliore pas son opinion de moi, au nombre de fois où il me dit que je ne suis même pas capable de faire la différence entre un marteau et un tournevis. Cette ambiance ne fait rien pour me donner le goût du travail manuel. En fait, ça me motive plutôt à devenir un artiste riche et célèbre qui vivra de ses textes et dessins. Je sais que je suis destiné à devenir un grand nom en bande dessinée, télé, cinéma, publicité, théâtre, musique, humour sur scène Mais en attendant que ça arrive, maintenant que je ne vais plus à l’école, je me cherche un travail, n’importe quoi pourvu que ça me rapporte de l’argent, ce qui me permettra d’abord de rembourser mon prêt étudiant, et ensuite de partir de chez mes parents. J’ai dressé une liste des cinq choses de base dont j’aurais besoin pour être heureux, maintenant que je suis presque un adulte. Sans ordre particulier:

  1. Un travail.
  2. De l’argent.
  3. Un appartement.
  4. Une blonde.
  5. Du sexe.

Pour le moment, j’ai déjà une blonde. Le reste devrait arriver sous peu. J’ai confiance en l’avenir.

Chapitre 1: L’été de mes dix-neuf ans.

Juillet 1987. Je viens d’avoir dix-neuf ans. J’habite encore chez mes parents, à Saint-Hilaire, dans notre petite maison familiale. Je gagne mon argent de poche en lavant de la vaisselle au restaurant du Club Nautique La Marina de Belœil, ville voisine d’en face de Saint-Hilaire, de l’autre côté de la rivière Richelieu. Je peux donc dire que je suis plongeur dans un club nautique, bien que ça puisse évoquer un autre genre de métier.

Je suis toujours en couple avec Julie. Elle habite Saint-Hyacinthe, à une heure de route de chez moi en transports en commun, en plus des trente minutes que ça me prend pour marcher du terminus jusque chez ses parents. Elle a maintenant dix-sept ans et a passé son été à travailler à temps plein comme réceptionniste chez L’Opticien Hassam Mehmer, un commerce situé dans le centre d’achats Les Galeries Saint-Hyacinthe. Ça fait un an et quart que Julie et moi sommes ensemble et elle est encore vierge. Malgré le fait que je rêve de coucher avec elle depuis le tout début de notre relation, il reste que je suis un gars gentil et respectueux. Ce que je veux en couple, c’est une fille qui aime le sexe. Mais je sais trop bien que si je la force à en avoir avant qu’elle se sente prête, ce n’est pas ça qui va en faire une grosse cochonne. Aussi, bien que mes hormones en furie font de moi un véritable obsédé sexuel, je prends mon mal en patience. Et ça, c’est dur quand comme moi on a déjà eu une vie sexuelle active. Évidemment, je m’essaye souvent. Je lui caresse les seins et les fesses sur les vêtements, et je glisse souvent ma main dans son pantalon pour lui toucher directement l’entrejambe. Elle-même me caresse le sexe, bien que le trois quart du temps c’est par-dessus mes vêtements. Ça fait un an qu’à chaque séance de pelotage, peu à peu, je vais de plus en plus loin avec elle. Cependant, il arrive toujours un point où elle me dit d’arrêter. Je n’insiste pas. Je respecte ses limites. Je l’ai toujours fait. N’empêche que quand je rentre chez moi ensuite, je ne peux m’empêcher de me livrer à quelques séances de polissage de matraque, histoire de soulager quelque peu cette rageuse érection que je traine non-stop depuis Saint-Hyacinthe. C’est qu’à cet âge-là, nous autres, les gars, on a le potentiel pour être ultra-performant.

Il faut dire que ma huitième de cousine, Annie, ne fait rien pour m’aider à garder ma libido à un niveau supportable, avec toutes les remarques sexuelles qu’elle me lance. J’en ai d’ailleurs appris une bonne à son sujet. D’après ma mère qui l’a appris de ma tante Jeanne d’Arc, la mère d’Annie était quelque peu délurée.  Où, pour reprendre les paroles de ma tante, c’était une maudite charrue.  Il arrivait souvent qu’Annie revienne de l’école et trouve sa mère en pleine séance de baise avec l’un de ses amants.  Parfois c’était dans la chambre de madame avec la porte ouverte, mais il arrivait aussi que ce soit dans le salon.  Et ce n’est pas la présence de la petite qui l’incitait à arrêter.  Je suppose que quand on grandit dans ce genre d’atmosphère, on ne se pose pas de questions, on croit que c’est la norme. Ça expliquerait bien des choses.  Entre autres pourquoi la Protection de la Jeunesse a envoyé Annie vivre avec son père, mon oncle Raynald.

La dernière fois que j’ai vu ma cousine, c’était au printemps dernier lors des funérailles d’une vieille tante de ma mère et de Jeanne d’Arc. Puisque nous nous ennuyions ferme pendant le service, j’ai demandé et obtenu l’autorisation de retourner chez mes parents avec Annie et d’y attendre le reste de la famille qui reviendra après l’enterrement. Bien que nous ayons la maisonnette pour nous tout seuls, la cousinette insista pour que l’on descende au sous-sol, dans ma chambre. Arrivés devant mon lit, elle me dit :

« Couche-toi! »
« Ha! Ha! Non merci, chuis pas fatigué. »
« Allonge-toi donc, j’te dis! »

Bah, pourquoi pas, après tout. Depuis le temps qu’on se connait, elle ne cesse de me faire des avances sexuelles et je les ai toujours refusées.   Elle sait parfaitement que ça ne sert à rien d’insister avec moi. Et ce n’est pas comme si elle pouvait me violer. Je m’allonge donc sur le dos sur mon lit, les bras sous ma tête pour garder celle-ci redressée.  

« T’es bien installé? »
« Oui! »
« Ok, j’arrive! »

Elle monte sur le lit, m’enjambe et s’installe à cheval sur moi en prenant bien soin de placer  le centre de la fourche de ses jeans serrés sur ma fermeture-éclair de pantalons.  C’est la première fois qu’elle ose me toucher au niveau du sexe, et ce contact me donne aussitôt une érection. Moralement, je sais que je devrais lui dire d’arrêter. Mais pour être franc, je n’en ai pas tellement envie. Que je le veuille ou non, mon sexe apprécie trop la proximité de son équivalent féminin, chose que me refuse ma propre blonde.

« Fa que, le cousin, t’as quel âge à c’t’heure? »
« Dix-huit ans, j’aurai dix-neuf dans trois mois, en juillet. »
« Ben moi depuis une semaine j’ai l’âge de consentement. Ça, ça veut dire que si t’as des condoms, t’as enfin le droit de m’fourrer sans avoir peur de te faire arrêter par la police. »

Toujours aussi poétique, le langage de la cousine.  À dix-huit ans, à mon sommet sexuel, après quatre années à me faire allumer par cette sale gamine lubrique, savoir que je pouvais légalement me la faire, j’avoue que l’idée m’a fortement tenté. Mais bon, ça faisait un an cette semaine-là que j’étais avec Julie, et mes principes moraux m’interdisaient de la tromper. N’empêche que le délicieux contact de son entrejambe sur le long de ma tige, malgré les quatre épaisseurs de vêtements qui les séparaient, ça commençait à ébrécher quelque peu ma résistance. Je n’aurai pas à me débattre longtemps entre mes désirs et ma morale car à ce moment-là, je vois deux paires de jambes qui passent devant ma fenêtre de chambre.

« Fuck! »
« Quoi? »
« On a de la compagnie. »

Comprenant aussitôt ce qui se passe, elle débarque de moi et du lit. Moi-même je me lève en commentant :

« J’aurais dû m’en douter. C’est toujours pareil. »
« Ça arrive souvent, que tu te fasses déranger? »
« Tout le temps! À chaque fois que j’ai eu une fille dans ma chambre, c’est immanquable. Même si mes parents disent qu’ils ne seront pas là de la journée, faut toujours qu’ils reviennent à l’improviste. Icite, je n’ai jamais jamais jamais d’intimité. »

Avant de monter au rez-de-chaussée, elle regarde la bosse dans mes pantalons et me dit en souriant :

« Ben tu sais quoi? Tu me rappelleras quand tu seras en appartement. On s’fera moins déranger. »

L’appartement, je ne suis pas près de l’avoir. C’est que cet été, je me tiens surtout avec André. André est un ancien camarade du secondaire que j’avais perdu de vue ces dernières années et qui a ressurgi comme par hasard. D’habitude, je me tiens avec mon bon copain Carl et sa gang, mais depuis que je travaille à La Marina, je ne les vois plus tellement car mon horaire de soir est incompatible avec les leurs qui sont de jour. André est un peu plus grand que moi. Il est blond cendré naturel. Contrairement aux miens qui sont longs, frisés et volumineux, ses cheveux sont courts, droits, minces et tombants. Il est un peu plus grand que moi et a les épaules plus larges. Il porte toujours jeans et T-shirt. À l’époque de la polyvalente, André n’était pas tellement apprécié des autres. La preuve, c’est que depuis la fin du secondaire, il n’a pas vraiment d’amis. Si j’ai commencé à le fréquenter depuis le début de l’été, c’est un peu à cause qu’il est le seul qui ne semble pas dérangé par mon horaire de travail de soir. Pourtant, lui aussi travaille de jour, au marché d’alimentation Steinberg au Mail Montenach de Belœil. Ça lui a permis de se payer une petite auto usagée pas chère. C’est lui qui m’a influencé à dépenser mon argent au lieu de le déposer en banque, en me disant que je me fais tellement chier à ce boulot et chez mes parents que je mérite bien de me payer du bon temps. Il n’a pas eu besoin d’insister longtemps pour me convaincre. 

André passe quasiment tout son temps de libre à Montréal où il dépense une grande partie de ses paies. Et puisque je le suis, j’y dépense moi-même à chaque samedi mon argent durement gagné à la sueur de mon détergent. Au cinéma, dans les arcades, dans les restos ou les magasins de comics. Ou bien je m’achète quelques babioles qui, selon les conventions sociales, ne sont plus supposées être de mon âge et encore moins de mon sexe. Par exemple, dans le Zellers du Mail Montenach de Beloeil, j’ai trouvé dans la section des jouets une montre Jem, personnage principal de mon émission de télé favorite, le dessin animé Jem & the Holograms. La série est au sujet d’une jeune femme qui utilise la technologie holographique pour avoir une double vie : Jerrica Benton, propriétaire de la maison de disques Starlight le jour, et Jem, idole internationale de la chanson la nuit. Dessin animé, personnage au look glam rock moderne, et musique. Comment ne pourrais-je ne pas aimer? Bien sûr, puisqu’il s’agit d’une montre pour petite fille, j’ai dû y adapter le bracelet d’une de mes vieilles montres afin de pouvoir la porter, ce que je fais fièrement.

La seule activité estivale que nous n’avons pas fait, ce fut d’aller à La Ronde. En fait, étions supposés y aller le 14 juillet. André m’a offert de me le payer pour mon anniversaire. Nous étions mêmes en chemin ce jour-là. Problème est qu’il a commencé à pleuvoir de façon tellement intense qu’un saumon aurait pu remonter le courant jusqu’aux nuages. Il a fallu se ranger sur le bord de la route en attendant que ça passe. Lorsque ça s’est calmé, nous avons repris la route. Hélas, arrivés à La Ronde, celle-ci était fermée. On a alors essayé de se rendre à Montréal, mais là encore la pluie avait fait quelques ravages. Les égouts avaient refoulés, certaines rues de Montréal étaient inondées, et la circulation en était affectée.

Une semaine plus tard, le 21 juillet, jour véritable de mon dix-neuvième anniversaire, André m’entraîne plutôt dans un endroit où il passe deux soirs par semaine: Le Club Super Sexy, sur la rue Ste-Catherine à Montréal. Il me raconte que depuis qu’il est majeur, il fréquente les bars de danseuses. Il en a visité plusieurs et il considère que celui-là est vraiment le meilleur: Bonne ambiance, beaux décors chics, belles filles, clients habillés impeccables, bref la classe. Pour l’occasion, je me suis habillé chic. J’étrenne mon kit Miami Vice récemment acheté: Chemise pastel rose, veston blanc aux manches retroussées jusqu’aux coudes, pantalon du même blanc large aux hanches et étroit aux chevilles, bas (chaussettes si vous préférez) du même rose-nanane que la chemise, et enfin cravate mince et souliers, tous deux en cuir gris pâle. Mes longs cheveux bouffants tiennent avec du gel coloré leur donnant de subtils reflets mauve. C’est que j’aimais bien les cheveux mauve de Rio, autre personnage de la série de dessins animés Jem. Pour faire encore plus classe, je mettrais bien mon chapeau Fedora de style Indiana Jones, quoique le mien soit gris. Je ne le porte plus très souvent car il est plus approprié au printemps et à l’automne. Et puis, ça m’aplatirait les cheveux, ce qui serait contreproductif.

À mesure que nous montons les escaliers qui mènent au Club, la musique de Los Lobos qui interprète La Bamba devient de plus en plus forte. Nous entrons dans la place. Je jette un regard aux alentours à la fois surpris, émerveillé et un peu intimidé par ce que j’y vois. Passant juste à côté de nous, une danseuse qui porte son tabouret se ballade complètement nue. À part mon ex, Antoinette, jamais je n’ai vu un corps féminin dénudé. En voir un comme ça, en dehors du contexte intime, ça me déroute un peu. Surtout que les danseuses étant dans la vingtaine, leurs corps sont beaucoup plus développés que celui de mon ex. Elles sont faites comme des centerfolds, ces filles qui, supposément, n’existent pas hors des pages des magazines. J’aperçois un peu plus loin la scène où danse une autre fille. C’est un grand cercle surélevé du sol d’environs trois pieds de haut, avec deux barres métalliques chromées qui en partent et montent jusqu’au plafond. Cette scène est au milieu de la pièce. Il y a une douzaine de tables tout autour, puis d’autres tables plus loin dans la salle. Les planchers sont recouverts de tapis. La lumière est tamisée. Sur les murs il y a de grands tableaux et des images laminées avec néon diffusant leur lumières bleue, rose et mauve. Comme l’avait décrit André, l’endroit est vraiment chic.

André glisse cinq dollars dans la main du portier et demande que l’on ait une bonne place. On nous installe à une table libre dont un des côté est directement accoté sur la scène. À peine installé, un waiter en tuxedo sans veston nous demande ce que l’on prend. Je demande un 7-Up mais on me dit qu’on ne sert que des boissons alcoolisées. N’ayant jamais pris d’alcool de ma vie et sachant que j’ai horreur du goût de la bière, je ne sais trop quoi prendre. André me suggère un Rhum & Coke. J’en commande un. Tandis que le serveur va nous chercher nos drinks, André me demande ce que je pense de la place. Je lui réponds que de voir toutes ces belles filles qui se baladent comme ça en petite tenue, et parfois sans tenues, quand on n’a pas l’habitude, ça impressionne. Il sourit. À vingt ans, ça fait deux ans qu’il en a vu d’autres.

Le DJ fait jouer Still Loving You du groupe Scorpions. Je jette un œil du côté d’une table voisine, et vois une danseuse installer son tabouret devant un client qui est assis. Elle monte sur le tabouret et commence à danser sensuellement devant le client.  Je suis surpris. Dans ma naïveté, j’ai toujours imaginé que les danses aux tables se faisaient sur la table. Je me coucherai moins niaiseux ce soir. Une danseuse blonde frisée avec un physique plutôt athlétique pour une femme pose sa main sur l’épaule d’André et le salue. André lui glisse quelques mots et la laisse continuer son chemin.

« Cute, hein? À’ s’appelle Bianca. Ça fait trois mois que j’la fais danser deux ou trois fois par soir, à chaque fois que j’viens icite. »
« Ah bon? »
« Ouain, ça fait partie d’un plan que j’ai conçu pour pouvoir m’en rapprocher. À force de faire danser juste elle, elle a fini par me remarquer. On se parle de plus en plus. »

André espère qu’ils deviendront de plus en plus amis, jusqu’au jour où ils pourront se voir en dehors de ses heures de travail, et, espère-t-il, finir par sortir avec elle. Bon plan si ça fonctionne, mais avec le nombre de clients qui doivent faire ça dans un but semblable, ça m’étonnerait que ça marche pour lui. Pour compléter ce cadeau d’anniversaire, André me dit qu’il me paie une danse, j’ai juste à choisir la fille. Je regarde autour. J’en vois une qui attire mon attention.

« Celle-là! »
« Elle?  Mais voyons donc…. C’t’une noire! »
« Ben quoi? T’es raciste? »
« C’pas ça. T’as pas remarqué qu’il fait noir, icite? Même si à t’passe son sexe à un pouce du nez, tu verras rien. »

Sacré André. Étant à l’époque fortement attiré par l’exotisme, sans oublier que ça va me rappeler Antoinette, je lui confirme mon choix. Il lui fait signe. Elle arrive et se présente. Il s’agit d’une grande, mince et superbe jamaïcaine nommée Jana. Tandis qu’elle danse pour moi, je contemple ses superbes courbes, sans me douter le moins du monde que nous ne sommes qu’à quelques semaines de devenir colocataires.

Chapitre 2: Aménagements et déménagements.

Les semaines estivales ont passé vite.  Nous voilà déjà en septembre.  Et bien que rien dans la température ni dans le feuillage n’est différent de juin, juillet et aout, le simple mot septembre évoque l’automne qui s’en vient.  Je continue de travailler à La Marina, tandis qu’André continue de travailler au Steinberg. Le Club Super Sexy fait encore partie de nos sorties hebdomadaires. André semble bien content de ne plus y aller tout seul. Il continue de faire danser Bianca deux à trois fois par soir dans le but de devenir ami avec et de la séduire.  Moi, je continue de faire danser Jana une fois par visite sans but particulier. C’est que moi, je vois la chose avec réalisme. Bien que je sois fortement attiré par les filles exotiques, je ne perds pas mon temps à fantasmer sur Jana. Je sais trop bien que ce serait inutile. Avec le nombre de clients plus beaux, plus riches et plus classe que moi que l’on retrouve ici, je me doute bien que le jour où elle sera attirée par l’un d’eux, ce ne sera certainement pas moi. J’en suis conscient et je l’accepte. Et de toute façon, je suis déjà en couple avec Julie, alors…

Parlant de Julie, depuis la dernière semaine du mois d’aout, elle a cessé de travailler pour son opticien et elle est retournée à l’école en commençant sa première session au Cégep de Saint-Hyacinthe.  Je dirais bien qu’à cause de ça, on se verra moins, mais pour être franc, puisque qu’on a passé tout l’été à travailler à temps plein, elle de jour et moi de soir, ça ne changera pas grand’ chose. Ses parents ont néanmoins sauté sur cette opportunité pour tenter de la convaincre de prendre ses distances avec moi, voire même mettre fin à notre relation.  Ils lui ont fait part de leurs craintes, comme quoi le fait de sortir avec moi pourrait la distraire de ses études, et ainsi lui faire couler la session.  Cette nouvelle m’enrage. J’ai déjà bien eu assez des parents d’Édith qui m’ont fait le coup d’essayer de se mettre entre leur fille et moi il y a deux ans, je n’accepterai pas de vivre ça de nouveau.  Aussi, autant pour me défendre que pour me venger, tout en restant irréprochable, je réplique de manière à monter l’opinion de Julie contre ses parents:

« Oh mon Dieu! C’est vraiment ça, qu’ils pensent de toi?  Ils te voient vraiment comme étant une idiote trop immature pour être capable d’avoir un chum sans que tu gâches tes études? Toutes les autres filles sont capables d’avoir un amoureux et se taper les plus hauts scores, sauf toi? C’est ça l’opinion qu’ils ont de toi? Tes propres parents?  Alors qu’ils sont pourtant les mieux placés pour voir à quel point tu es une fille sérieuse et mature? Mais voyons donc, ça n’a aucun sens! Et pis d’abord, on était ensemble tout le long où t’as fait ton secondaire V. T’as pas coulé, à ce que je sache.  Au contraire, t’as eu de très bonnes notes. Et soyons franc: Si tu cèdes et que tu casses avec moi, tu vas avoir de la peine, non?  Être triste plutôt que d’être heureuse, c’est pas plutôt ÇA qui va te distraire de tes études?  Tu le vois bien que ça ne tient pas debout, leurs histoires.  En tout cas, je ne sais pas pourquoi tes parents essayent de te rendre malheureuse, mais une chose est sure: S’ils avaient raison de te faire croire que je ne suis pas bien pour toi, ils ne seraient pas obligés de te servir un tel paquet de menteries et de bullshit. »

Je suppose que ma logique et mon air de sincérité ont réussi à convaincre Julie que les seuls problèmes entre nous étaient causés par ses parents, et ce sans raisons pertinentes, car elle ne m’a plus jamais reparlé de rupture par la suite.  C’est bien dommage si ça fout la merde dans la relation entre Julie et ses parents, mais tant pis.  Ils n’avaient qu’à ne pas essayer de se mettre entre elle et moi, voilà tout!  Voilà quinze mois que nous sommes ensemble, il serait plus que temps qu’ils se fassent à l’idée. Fidèles à notre habitude, on continue de se voir les dimanches. Généralement, c’est moi qui me déplace chez elle, ce qui me demande une heure et demie en bus et en marche à pieds. Mais cette semaine-là, j’ai décidé que ce serait l’inverse. J’ai eu quelques misères à la convaincre car, dit-elle, à chaque fois qu’elle vient chez moi, on ne fait rien à part du necking sur mon lit et ça se termine en caresses sexuelles. Elle dit qu’on peut très bien faire autre chose de notre temps ensemble. Autrement dit, côté sexe, tandis que j’essaie de faire avancer les choses, elle cherche plutôt à les faire régresser. Bah, c’est comme la pêche, je suppose : Quand le poisson résiste, il faut lui donner du fil. Éventuellement, la prise finit par s’épuiser, se laisser prendre, et passer à la casserole. Je veux dire, tous les couples adultes finissent par baiser ensemble, alors pourquoi pas nous? Y’a pas de raisons.

Ceci dit, en 1987, nous sommes encore sous l’influence de notre très sainte mère l’Église Catholique.  Beaucoup moins qu’avant la Révolution Tranquille de nos parents, mais il en reste encore des traces.  Par exemple, dimanche, le jour où Dieu se reposa après avoir créé l’univers, nous sommes nous aussi obligés de nous reposer.  Par conséquent, le dimanche, personne ne travaille.  Les seules exceptions sont les transports en commun, les stations-service, les dépanneurs et bien sûr les églises. Tout le reste est fermé.  Assez difficile de se planifier une sortie de couple dans de telles conditions.

            J’attends devant le restaurant Valdo sur le boulevard Laurier, là où se trouve un abribus. Voilà l’autobus numéro 200 Sud en provenance de Saint-Hyacinthe en direction de Longueuil. Le lourd véhicule arrête et Julie en débarque. Elle tient un énorme sac en plastique aux couleurs du magasin Zellers qui semble bien encombrant.

« Allo! C’est quoi que t’as là? »
« J’ai amené de mes jeux de société : Jour de Paye, Opération, Puissance 4 et Monopoly.»
« En quel honneur? »
« C’est pour avoir quelque chose à faire ensemble. »

            Hum… Je vois! C’est une chose de ne pas encore vouloir coucher avec son chum après un an et quart de fréquentation, c’en est une autre d’essayer de lui faire oublier qu’il est un adulte. Sérieusement là… Jour de Paye? Opération? Puissance 4? Pourquoi pas des Barbies et une boite de Lego tant qu’à faire!? Quant au Monopoly, j’ai rarement vu une partie durer moins d’une heure et demie. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle tient vraiment à ne nous laisser aucun temps libre pour se cajoler. J’en suis presque insulté. Aussi, je décide de lui donner une leçon. Pour ce faire, j’improvise ce qui suit :

 « Ah, mais J’AI planifié quelque chose à faire ensemble : Je t’amène faire une randonnée dans la montagne, à travers les sentiers. Il y a des parcs, des ruisseaux, une vue superbe, tu vas voir. On y va! »

La leçon que je lui donne ce jour-là se déroule en trois points. Le premier : En lui montrant que je suis capable de nous planifier des activités à deux, je lui démontre qu’elle se trompe sur mon compte et qu’il n’y a pas que le sexe qui m’intéresse. Le second : En me montrant sérieux, romantique, aimant la nature, je lui montre que ma personnalité a une profondeur qu’elle ne soupçonnait pas. Enfin, le troisième, puisqu’elle est obligée de trainer partout son encombrant sac plein de jeux inutiles auquel nous n’aurons jamais le temps de jouer, je lui montre qu’elle a été stupide de prendre cette initiative, surtout sans m’en parler. Et en restant gentil, doux et attentionné tout le long de cette activité, je reste totalement irréprochable. Quelques heures plus tard, après avoir soupé en compagnie de mes parents, je raccompagne une Julie ravie de sa journée jusqu’à l’arrêt de bus, où elle reprend la 200 Sud en sens inverse pour retourner chez elle.

« Bon ben c’est pas encore aujourd’hui qu’on l’aura fait. Bah, voyons ça du bon côté : Pour une fois, je ne la quitte pas frustré avec une érection rageuse à en défoncer les portes. »

            Le samedi soir suivant, au Club Super Sexy avec André, Jana me dit qu’elle ne va probablement pas pouvoir offrir un bon show car elle a mal au dos et aux jambes, d’avoir eu à préparer son déménagement seule avec sa sœur. Il se trouve que la plupart de ceux qui devaient l’aider se sont désistés au dernier moment. Et puisqu’elles déménagent demain, elle craint que ça se passe mal. Sans vraiment y réfléchir, je lui offre spontanément mon aide. Et à ma grande surprise, elle accepte. Elle revient un peu plus tard et me donne discrètement son numéro de téléphone. Oui, discrètement car elle m’apprendra plus tard que les danseuses n’ont pas le droit de fraterniser avec les clients. Dès qu’André et moi sommes sortis du club, je lui raconte ça. Il ne me croit pas, alors je lui montre fièrement le bout de papier sur lequel elle m’a écrit son numéro. Il n’en revient tout simplement pas, que non seulement j’ai pu l’obtenir, mais que ce fut après si peu de temps en tant que client. Moi je fais mon p’tit frais, fier de mon coup. Mon exploit influence probablement André car il me dit que la prochaine fois qu’on ira au Club Super Sexy, il va faire sa move auprès de sa Bianca.

Le lendemain, j’appelle Julie pour lui dire que je ne pourrai pas la voir aujourd’hui car j’aide une amie à déménager.  Ça n’a pas l’air de la déranger. Tant mieux! Puis, tel que prévu, j’appelle Jana qui me donne son adresse. Je prends le bus 200 Sud jusqu’à Longueuil, puis le métro jusqu’à Montréal, et je débarque au métro Sherbrooke. Jana habite une de ces vieilles maisons de style classique qui entourent le Carré Saint-Louis. Elle me présente sa sœur jumelle, Jenny. Je ne pensais pas que des filles aussi superbes que Jana pouvaient venir en paquet de deux. Ce fut un déménagement sans histoires où, à nous trois, nous avons fini l’empaquetage, mis le tout dans une camionnette U-Haul louée, et que nous avons tout amené à leur nouvel appartement, un 4½ situé au 5187 de la rue Drolet, presque au coin de Laurier, à deux pas du métro du même nom. On finit le déménagement si tard qu’elles me gardent à coucher, et je ne reviens chez moi que le lendemain, lundi matin. Il le faut bien, je travaille à partir de 16:00.

Mon travail de plongeur me procure le salaire minimum, pour ne pas dire le minimum de salaire. Déjà que ce boulot est ennuyant, je travaille dans des conditions minables. De tous les beaux grands restaurants chics du Québec, il a fallu que je tombe sur un des rares qui n’a pas de lave-vaisselle. De plus, leurs éviers semblent avoir été conçus pour des nains. Je dois me taper huit heures de travail penché, cinq jours semaine, ce qui ne fait pas de bien à mon dos. Je viens juste d’avoir dix-neuf ans, il me semble qu’il est un peu tôt pour souffrir de problèmes de colonne. Pour pallier à ce problème, je visite hebdomadairement le Centre d’Emploi de Belœil. Si j’y déniche des offres d’emplois assez intéressantes, je n’arrive hélas pas à intéresser les employeurs à qui je m’offre. Mais un beau jour de mi-septembre, un employeur potentiel prend ma candidature au sérieux.  C’est le magasin de soulier Shoe-Claque du Mail Montenach de Belœil, là où est le Steinberg où travaille André.  Durant l’entrevue, le gérant m’apprend que la place disponible n’est pas ici mais plutôt dans une autre de leurs succursale.  Pour l’avoir, je dois me rendre au centre d’achats Place Versailles à Montréal. Enfin, une boulot dans lequel je pourrai travailler avec le public, être fier de dire aux autres ce que je fais dans la vie, et rentrer chez moi sans dégager un arôme de graisse de friture et de détergent industriel. Mais voilà, comme je dis, cet emploi est à Montréal. Je ne vais tout de même pas me taper le trajet Saint-Hilaire / Montréal / Saint-Hilaire en bus et en métro à tous les jours. Il me reste donc une semaine pour me trouver un appartement à Montréal. Je fouille les petites annonces du Journal de Montréal.  En les parcourant, je vois que le prix moyen d’un appartement est de cent dollar la pièce.  Par exemple, un 6½ est six-cent dollars, un 5½ est cinq cent, un 4½ est 400, un 3 ½ est trois-cent.  Malheureusement, là s’arrête cette moyenne, parce que les 2½ et les 1½ que j’y trouve se baladent entre deux-cent cinquante et trois-cent dollars.  Tout ceci est un peu cher pour moi, surtout que je n’ai pas un sou en banque, rapport que je dépense mes paies à mesure que je les reçois. Pour une fois que j’ai l’opportunité d’avoir un emploi valorisant, je trouve ça vraiment bête d’être obligé de le laisser tomber à cause de la distance.

Ma visite suivante au Club Super Sexy, je raconte ça à Jana. Elle me dit que ça tombe bien: Jenny déménage en Ontario dans un mois pour poursuivre ses études en architecture. Si je veux, je pourrais aller habiter avec elles et m’installer dans la seconde chambre, celle qui leur sert de débarras. En habitant ensemble, elles ont toujours partagé la même chambre et le même lit. Son offre me surprend.  Je ne sais d’abord pas trop quoi dire.  Je contemple l’idée quelques instants. Aller habiter avec deux superbes jumelles jamaïcaines.  Aller habiter avec une danseuse nue.  Aller habiter à Montréal avec deux filles, dont une qui vit littéralement dans le nightlife?  En plus que ça me permettrait de la prendre, la place de vendeur de souliers. Pour un petit gars de Saint-Hilaire comme moi, voilà une opportunité en or.  Seul un crétin aurait dit non à une proposition pareille. Je ne suis pas un crétin. J’ai dit oui.

Le lendemain matin j’annonçais à mes parents mon futur emploi et mon déménagement à Montréal. Je crois que ça leur a donné un choc car ça les a laissés beaucoup moins bavards que d’habitude. Ils m’ont tout de même laissé faire sans rien dire. Je suis surpris mais ravi.  Je craignais que ma mère émette des objections, puisque dans le regard des banlieusards, Montréal représente surtout la drogue et le crime.  Je donne ma démission avec une semaine d’avis à La Marina, puis je commence à préparer mes boites. J’appelle Julie et je lui annonce mon emploi fièrement comme si j’étais déjà embauché.  Je lui parle aussi de mon déménagement prochain.  Je lui cache cependant le fait que je vais habiter avec deux filles, et que l’une d’elle est danseuse nue, et surtout que je l’ai rencontrée sur son lieu de travail.  Car en effet, je n’ai jamais dit à Julie que je me tenais à cet endroit.  Elle me croit déjà assez détraqué sexuel comme ça, inutile d’en rajouter.  Je lui demande de la revoir avant mon déménagement.  Elle accepte.  Avec ce nouvel appartement, la distance géographique entre elle et moi sera maintenant triplée, ce qui fait que l’on risque de se voir pas mal moins qu’avant.  J’espère que la perspective de cette séparation fera enfin naitre en elle un sentiment d’urgence qui se traduira par  le désir de se donner à moi, ne serait-ce que pour se rassurer qu’elle s’arrange pour que je ne la quitte pas. J’espère en vain. Comme d’habitude, après deux heures de cajoleries, dont une et demi à se passer chacun la main dans les bobettes de l’autre, elle me fait arrêter avant que ça aille trop loin.  La routine habituelle, quoi! Dans l’autobus qui me ramène de Saint-Hyacinthe à Saint-Hilaire ce soir-là, il me vient cette réflexion :

 « Bon ben ça y est, mon Steve! Tu viens d’obtenir un item de plus sur ta liste de buts dans la vie.  Tu as déjà une blonde. Tu as maintenant un appartement. Tu auras bientôt une nouvelle job, donc de l’argent.  Il ne te manquera plus rien que le sexe. »

Ce que je trouve dommage, c’est que j’ai de moins en moins l’impression que c’est avec Julie que je vais réussir à en avoir.

Chapitre 3: Le premier choc culturel.

Samedi le 19 septembre 1987 au matin. Jour 1 de ma vie à Montréal. Mon père stationne son auto tout juste devant les escaliers qui mènent à l’appartement. J’ai emporté tout ce que je possède, à l’exception de mon lit que j’ai laissé chez mes parents pour les jours où je reviendrai en visite. J’ai plutôt amené le vieux lit pliant en fer qui est plus facile à transporter. Avec ce dernier et mon petit bureau de travail attachés sur le toit de l’auto, le reste entre parfaitement dans le coffre et sur les sièges arrière. Un seul voyage suffit. Mes deux charmantes colocataires sont absentes mais Jana m’avait donné une copie de la clé. Mon père m’aide à monter mon stock, puis il repart aussitôt car il travaille tôt le lendemain. Je commence donc à m’installer seul, tassant dans un coin tout ce que les filles avaient laissé traîner pêle-mêle dans la chambre. Puisqu’il s’agit en grande partie de stock de Jenny, ça devait partir en même temps qu’elle. Seul dans la place, je décide d’explorer cet appartement de long en large avant de défaire mes boites et de m’installer.

L’appartement est situé au second étage. Il est constitué d’un couloir qui donne accès aux quatre pièces qui s’enlignent: le salon, la chambre des filles qui n’est séparée du salon que par le grand divan de cuir, ma chambre qui est la plus petite pièce de la place, et enfin la cuisine / salle à dîner qui me semble ridiculement grande puisqu’elle n’est meublée que par une petite table et deux chaises. Elle me parait d’autant plus grande que je remarque soudainement que les filles n’ont pas de frigo. La salle de bain, quant à elle, se trouve au mur en face de la chambre des filles et de la mienne. Le plafond de celle-ci est en pente descendante, rapport qu’elle est située sous l’escalier intérieur qui mène à l’appartement d’au-dessus. Il faut donc faire bien attention de ne pas se fracasser le crane en se levant après avoir pris un bain.

Un léger arôme d’œuf pourri flotte dans l’appartement. Je n’en trouve pas la provenance mais ça me semble plus concentré dans la cuisine. Je suppose qu’un vieux sac de poubelle oublié quelque part a dû avoir une fuite qui se trouve maintenant en état de fermentation. J’ouvre les fenêtres afin d’aérer. En ouvrant la porte de la cuisine qui mène vers l’extérieur, je vois que nous avons droit à un raisonnablement grand balcon juste pour nous. J’y vais!  Du balcon, j’observe la ruelle et les arrière-cours avoisinantes. Je reconnais bien-là les décors typiquement montréalais comme on en voit dans les films québécois. On n’a pas de ça à Saint-Hilaire. Je me sens très Montréalais en ce moment.  Un petit vent frais de dernière moitié de septembre me caresse le visage. Les feuilles des arbres n’ont pas encore commencé à changer de couleurs, pourtant on sent que l’automne n’est pas loin. Je jette un œil en bas dans notre cour arrière. Je me perds en conjonctures quant à la fonction de celle-ci. Il y traîne des sacs de poubelles, des blocs de ciments, tout plein de morceaux de bois vieux sale et usé empilé pêle-mêle. Il y a tellement de cochonneries que c’est à peine si on peut voir le sol. De plus, la cour est clôturée par une barricade de plus de sept pieds de haut en vieux bois gris-noir. La seule porte qui mène vers la ruelle a été barricadée par deux planches clouées de travers. Ça me laisse perplexe. Je ne comprends vraiment pas la logique derrière ceci.

À droite du balcon, il y a ce qui me semble être une remise. Elle aussi est en vieux bois. J’en ouvre la porte. Aussitôt, une épouvantable odeur d’humidité et de moisi me monte au nez. Grâce à la lumière qui arrive à passer à travers l’opacité de la crasse des carreaux de la seule fenêtre, je vois qu’il s’agit à la fois d’une petite remise ainsi que d’un escalier de secours. Tout est en bois et recouvert d’une épaisse couche de poussière et de saleté. Les marches de l’escalier de secours sont non seulement gondolées, elles sont recouverte d’une accumulation de fiente de pigeons d’un bon trois centimètres d’épaisseur. Le vieux bois du plancher est tellement gorgé d’humidité qu’il en est devenu ondulé. Je m’y risque quelques pas. J’éprouve aussitôt un malaise en sentant que les planches rendues molles plient sous mon poids, qui n’est pourtant que de 140 lbs en ce moment. Je recule et débarrasse le plancher, de peur de passer au travers. En refermant la porte, je n’arrive pas à croire que personne n’a jamais pensé à alerter le propriétaire afin qu’il fasse les réparations nécessaires à cet escalier de secours. Si jamais un incendie se déclarait, je serais probablement plus en sécurité dans les flammes que dans cet escalier. Et puis, à quoi me servirait l’escalier s’il mène à une cour bordélique et barricadée?

Je rentre dans l’appartement et je continue de dépaqueter mon stock et de l’installer. En faisant ça, je vais de constatations en surprises, et de surprises en aberrations. Dans la salle de bain, il y a un superbe et grand bain à pattes. Du moins, il a probablement été superbe avant que d’anciens locataires ne décident de le repeindre en blanc. Je veux ben croire que ce n’est pas beau lorsque l’émail est usé, mais quel espèce de cave va aller peinturer un bain? C’est comme pour le mur du fond de la salle de bain: Il est percé de dizaines de trous, dont un qui est gros comme le poing. J’ai beau chercher, je ne comprends pas ce que les anciens locataires ont essayé de faire là.

En voulant brancher ma radio à cassettes au mur, je n’arrive pas à entrer les branches métalliques dans les orifices. J’observe la chose et je comprends pourquoi. Il semblerait que de nombreux locataires qui se sont succédé ici en ont profité pour repeindre les murs. Or, non seulement ils ne se donnaient même pas la peine d’enlever la plaque de prise de courant du mur, cette bande de cons peinturaient carrément par-dessus. Et de locataires en locataires, de couches de peinture en couches de peinture, celles-ci se sont accumulées pour finir par boucher les trous de la prise. Je vais dans la cuisine observe les autres prises. Je constate que bien que leur niveau de bouchage n’est pas aussi important, on a tout de même peinturluré d’innombrables fois par-dessus là encore. Même chose pour les interrupteurs.  Mais ce qui m’a le plus laissé pantois, c’était de voir les calorifères électriques être eux aussi peinturés. Pour les plaques plates fixées au mur, je peux comprendre qu’il y ait excès de paresse.  Mais pour les calorifères, je ne vois absolument pas la logique de passer par-dessus ça. Mon sentiment d’aberration atteint son point limite lorsque je remarque la cuisinière au gaz fourni avec l’appartement.  L’un des locataires précédent en a enlevé et a volé les quatre boutons contrôlant les éléments chauffants, ainsi que le bouton contrôlant le four. Je suis atterré par la stupidité de la chose. 

« Mais voulez-vous ben m’dire ce qu’il voulait en faire, de ces boutons? Fuck! C’est pas possible. J’veux dire, ce sont pourtant bien des adultes qui ont dû vivre ici, logiquement, non? Un adulte n’est pas supposé faire de pareilles conneries. Ça ne tient pas debout! »

Mon coup de grâce, celui qui me décourage raide face à cet appartement, arrive quelques minutes plus tard lorsque j’essaie d’installer au mur mon dévidoir d’essuie-tout. J’ai beau visser, ça ne semble pas vouloir tenir dans le mur. Plus je tourne la vis et plus je produis une fine poussière blanche crayeuse. Je ne comprends pas. Je prends une vis plus grosse. Non seulement ça ne tient pas plus, j’arrive juste à faire un trou de plus en plus gros dans le mur. C’est là que je constate que les murs ne sont pas en bois. Ils sont en plâtre.

« Ben voyons donc! Le souci d’économie de ce propriétaire est-il si grand qu’il n’hésite pas à laisser ses murs inachevés et fragiles? »

Il faut comprendre mon ignorance en matière d’architecture. Ayant passé ma vie dans une maison avec des murs en bois bien solides construits par mon père, je ne pouvais pas m’imaginer que des murs constituées de gyproc puissent être la norme.  Par conséquent, constater que je vis entre des murs de plâtre qui peuvent céder sous un simple coup de pied, ça dépasse mon entendement.  Et à ne fréquenter que des gens qui vivent dans des maisons, et qui prennent soin de l’endroit où ils vivent, cet appartement et ceux qui y ont vécu représentent une aberration pour moi.  Mon premier choc culturel.

« Et dire que c’est le monde de la grande ville qui se permettent de niaiser et de rire de ceux qui viennent de plus petits villages comme moi. Ceci dit, je ne vois pas la logique derrière le réflexe stupide de toujours vouloir repeinturer lorsque l’on aménage dans un nouvel appartement.  Je veux dire, les murs ne sont jamais si sales que ça nécessite une 8624e couche.  Surtout si c’est juste pour mettre du blanc par-dessus du blanc.»

Quelques heures plus tard, Jana et Jenny arrivent. Ils me montrent fièrement leurs achats: Des pinceaux et des pots de peinture blanche. Fidèle à la tradition de tous ceux qui ont habité ici, on va repeindre l’appartement au complet. Je roule des yeux. Je ne leur dis rien, mais je suis déçu de voir qu’elles se comportent comme tous les idiots de locataires précédents, à répéter les mêmes gestes sans réfléchir.

Le soir venu, toutes les pièces ont été repeintes, à deux exceptions près: La salle de bain parce que l’état des murs est vraiment trop irrécupérable à cause des fissures et des trous, et ma chambre. Cette dernière est pour deux raisons: parce que ça ne me tentais pas de chambarder la place alors que je viens tout juste de m’y installer, et ensuite parce que je n’avais pas envie de vivre dans l’odeur de peinture. Sur ce dernier point c’est raté car sur le mur de la chambre qui donne sur la cuisine, il y a une ouverture d’environs un pied de haut par deux pieds de large. Bonjour l’intimité! Même si j’arrivais à ramener Julie ici, et qu’elle se déciderait enfin à passer à l’étape sexuelle avec moi, nous n’en aurions pas plus ici que chez mes parents ou les siens. Quand je pense à ma cousine Annie qui me disait que c’est en appartement que j’allais enfin pouvoir avoir du sexe sans me faire déranger.

Je m’assois à ma table de travail, là où repose un cahier-menu de resto.  Ce dernier me sert de portfolio que je traine pratiquement partout avec moi au cas où je serais frappé par une inspiration artistique.  En l’ouvrant, je suis surpris d’y voir une enveloppe rouge à mon nom. Je l’ouvre.  C’est une lettre de Julie.

« Bonjour mon chéri.

D’abord, laisse-moi te rassurer, ceci n’est pas une lettre de rupture.  Je t’aime et je veux rester avec toi malgré la distance, malgré ton travail, malgré mes études, et malgré mes parents.  La raison pourquoi je t’écris, c’est parce qu’il faut que je te parle de quelque chose d’important entre nous. 

J’ai remarqué depuis quelques temps que tu as une attirance de plus en plus forte pour moi et que tes désirs sont de plus en plus précis.  Je sais que tu as déjà couché avec ton ex-blonde Antoinette.  Je comprends que, à cause de ça, tu puisses désirer le faire avec moi.  Et c’est là que se situe le problème.  Je sais bien qu’une fois ne suffira pas. À la longue, l’amour qui nous unis disparaitra afin de faire place au plaisir charnel.  Tu me l’as dit toi-même: Au début, tout allait bien entre vous.  Puis plus souvent vous couchiez ensemble, et plus il y avait des chicanes entre vous.  Je suis heureuse avec toi et je ne tiens pas à ce que quelque chose comme ça puisse venir se mettre entre nous et gâcher l’amour que nous avons.  Quand tu as usé de tous les mots, et que tu as tout fait avec l’autre, que reste-il encore à dire ou à faire de plus avec?  La réponse est: Rien!

J’espère que tu comprends que je ne cherche qu’à garder ce que nous avons et à le prolonger le plus longtemps possible.

Je t’aime XXXXXXXXXXXXX¼

Julie »

Je n’en crois pas mes yeux.  Je lis et je relis, deux fois, cinq fois, dix fois.  Peu importe sous quel angle j’essaie de voir la chose, j’en arrive toujours à la même conclusion: Mademoiselle m’exprime le fait qu’elle ne veut pas avoir de sexe avec moi, ni maintenant, ni jamais. Pas surprenant qu’elle ait glissé ce mot dans mon menu au lieu de me le remettre en personne. Elle devait avoir peur de ma réaction. Elle a bien fait, je suppose, parce que la lecture de cette lettre me laisse amèrement déçu. Ça valait bien la peine d’avoir été gentil, doux, respectueux et compréhensif tout ce temps-là. Un an et demi de sacrifices, un an et demi de patience, et la voilà, ma récompense : Être pris dans un couple dans lequel le reste de ma vie sexuelle va se résumer à des séances de branlettes. Et même pas de sa main à elle.  Il y a des gars qui  rêvent de ménages-à-trois, moi je dois me contenter de ménage-à-un pour le reste de ma vie, même si je suis en couple. Quelle situation ridicule. Je veux bien comprendre que quand on est vierge, on puisse ressentir de l’angoisse à l’idée de passer à l’étape suivante. Mais tout de même.  Surtout qu’elle prend les faits à l’envers.  Antoinette et moi avions des personnalités et des caractères incompatibles. C’est ça qui nous séparait. Il n’y avait que du côté sexuel que tout était parfait.  Et c’est ça qui nous poussait à nous endurer et à rester ensemble malgré nos caractères diamétralement opposés. Le sexe n’a pas détruit notre couple.  Il l’a au contraire prolongé bien au-delà du temps où il aurait dû cesser d’être.  Julie n’a donc décidément rien compris. La prochaine fois que je la verrai, je me demande si, en plus de lui expliquer, je ne devrais pas essayer de la convaincre d’avoir une relation sexuelle complète avec moi au moins une fois. Parce que, soyons franc, son « que reste-il encore à dire ou à faire de plus avec? » contredit royalement son « Je sais bien qu’une fois ne suffira pas ». De toute façon, en refusant de passer à l’étape suivante, son « que reste-il encore à faire de plus? » c’est ce qu’elle nous fait vivre maintenant!  Comme si, à partir du moment où le sexe entre dans le couple, ça fait automatiquement disparaitre la complicité et l’amour. C’est complètement absurde. Julie est pourtant une fille bien trop intelligente pour dire de telles bêtises, et encore moins y croire pour de vrai. Ce n’est pas non plus comme si elle était frigide. J’ai constaté assez souvent le haut niveau d’humidité de son sexe lorsqu’elle me permet de le lui caresser.

Et si elle refuse ma proposition? Et si elle tient à garder sa virginité? Quelles sont mes options? Si je la force à avoir des relations sexuelles, alors je suis un salaud. Et si je casse avec elle parce qu’elle refuse d’avoir du sexe, là encore je suis un salaud. Je comprends qu’elle a le droit de vouloir rester vierge. Je l’accepte. Sauf que moi aussi j’ai des droits, et ça inclut celui d’avoir des relations sexuelles si j’en veux. Alors si j’exerce mon droit de refuser cette abstinence qu’elle veut m’imposer contre mon gré, et que je refuse également de me faire donner la réputation de salaud, alors elle ne me laisse pas le choix : Je dois la tromper en secret jusqu’à ce qu’elle change d’idée, ou bien jusqu’à ce qu’elle casse avec moi de son propre chef. C’est la seule option qui puisse me permettre de soulager ma libido tout en évitant d’entacher ma réputation. Du moins, pour peu que je ne m’en vante pas.  Parce que quand un gars trompe sa blonde, c’est un quoi? Eh oui, un salaud.  Et si j’accepte de me priver de sexe et de rester avec elle, est-ce que je vais être un salaud?  Non: Je serai un loser.  Décidément, quand on est un gars, peu importe ce que l’on fait, il n’y a jamais moyen de s’en tirer.  Ceci dit, cette décision que je viens de prendre, ce n’est pas une question de vouloir absolument la tromper, ni d’être un obsédé sexuel contrôlé par sa queue.  Mais soyons réalistes : N’importe quel homme normalement constitué, même avec des désirs sexuels plus bas que la moyenne, finirait par se tanner de ne jamais pouvoir coucher avec sa propre blonde. On ne peut donc pas m’accuser d’avoir une libido incontrôlable. La preuve, c’est que si je n’étais pas capable de me contrôler, non seulement je n’aurais pas été aussi patient pendant un an et demi avec Julie, il y a longtemps que je me serais tapé Annie ma cousine mineure qui, à ses propres dires, ne demande que ça.

Jana, qui est en ce moment dans la salle de bain en train de mijoter dans la grande baignoire à pattes, me tire de mes réflexions en appelant mon nom.  Je me lève, sors de ma chambre et je me rapproche de la porte entrouverte de la salle de bain. Je lui réponds :

« Oui? »
« Est-ce que tu aurais du savon? »
« Oui, j’ai un paquet tout neuf de Irish Spring. »
« Pourrais-tu m’en amener un, s’il te plait? »

Cette demande me surprend.  Que je l’ait vue nue sur son milieu de travail, c’était normal. Elle était danseuse et moi client. C’était du business. Mais là elle me donne carrément un prétexte pour aller la voir nue, dans le bain, dans l’appartement que l’on partage. Je ne peux pas croire que ça m’arrive. Décidément, je sens que je vais adorer vivre ici.  Je me précipite dans ma chambre et je commence à fouiller dans mes affaires. Je me souviens distinctement d’avoir embarqué un savon Irish Spring tout neuf. Or, j’ai beau chercher, je ne le trouve pas.

« Alors? Tu l’as? »
« Euh… Minute, ça sera pas long! »

Je fouille partout dans ma chambre, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois.  Rien à faire, le savon reste introuvable.

« Mais où c’est que j’l’ai donc ben mis, bout d’bonyeu? »

Il est vrai que je ne me souviens pas de l’avoir dépaqueté. Il ne s’est quand même pas évaporé durant le transport Saint-Hilaire / Montréal. Il me reste une boîte de stock encore non rangé. Je la vide sur mon lit et j’en fouille fébrilement le contenu.  En vain.  Jana finit par me dire de laisser faire, que pour cette fois-là elle va se contenter de tremper. Afin de rattraper le coup, je lui suggère que je pourrais aller au dépanneur en acheter un. Elle dit que c’est inutile car elle doit partir bientôt. Sur ce, je l’entends tirer le bouchon du bain. Rater une occasion pareille juste parce que j’ai bêtement égaré un stupide savon. Juste à cause d’un petit détail insignifiant. De tout ce que j’ai amené ici, pourquoi fallait-il que je perde ça? Je m’en cognerais la tête sur les murs.  Mais bon, c’est juste un petit faux départ de rien du tout. Ce n’est pas comme si ce stupide incident était un avant-goût des semaines et des mois qui vont suivre.

En tout cas, pour en revenir à mes besoins sexuels, la lettre de Julie démontre officiellement que ce n’est pas elle qui va me les assouvir.  Heureusement, je suis maintenant à Montréal et j’habite tout près de la rue St-Denis.  Ce ne sont pas les bars qui manquent.  Les trois seules montréalaises que j’ai connues dans ma vie sont Annie, Antoinette et Jana, trois filles qui vivent pour le sexe.  Si, comme je me l’imagine, elles sont représentatives de la population féminine de cette île, alors ces bars doivent regorger de filles aux mœurs légères à l’esprit ouvert et avec une libido à tout casser. Ça ne devrait pas être trop difficile de m’en ramener une et d’en faire mon amante.

Chapitre 4: Souliers et mise à pied.

Lundi 21 septembre, jour 3. Je me lève tôt. C’est aujourd’hui que je commence à travailler pour la boutique de souliers Shoe-Claque de la Place Versailles. En guise de déjeuner, j’ouvre et me fais chauffer une boite de fèves au lard. C’est que mes provisions sont assez limitées à cause que nous n’avons pas de frigo.  Côté argent, je n’ai pas encore à me plaindre.  Il me reste encore soixante dollars et j’attends mon 4% de La Marina.

Vingt minutes avant le départ, je réalise qu’il me manque deux éléments importants: Ma carte d’assurance maladie et ma carte d’assurance sociale. Or, tout comme pour le savon, je me souviens les avoir emportées. Le problème, c’est de me rappeler où j’ai bien pu me les mettre. Je n’ai encore jamais eu de portefeuille de ma vie.  Je considère ça inutile. C’est vrai, à quoi ça me servirait de toujours traîner ces deux cartes sur moi, à part pour faire application pour un travail ou bien aller à l’hôpital? Quant à l’argent, mes pantalons ont des poches. Alors un portefeuille, ça sert juste à déformer les poches de pantalons et à perdre tout son stock en même temps, cartes et argent, lorsque le portefeuille est perdu ou volé. Ne me souvenant pas avoir vu mes cartes lorsque j’ai fouillé partout la veille pour le savon, je commence à me demander si je n’ai pas oublié un sac ou une boîte dans l’auto de mes parents. Mais bon, peu importe puisque je connais les numéros de ces cartes par cœur.  Ce n’est pas comme si j’en avais besoin. 

Après presque une heure de métro, je débarque à la station Radisson à 8:15, menu-portfolio à la main. Mon rendez-vous est pour 9:00. J’entre dans le centre d’achats encore désert, si on ne compte pas les employés du ménage de nuit qui finissent leur quart de travail. Toutes les boutiques sont fermées. Je parcours la place à la recherche du magasin de souliers Shoe-Claque, que je finis par trouver. Je m’assois sur le banc situé en face de la boutique et j’attends. Les minutes passent lentement. Je consulte ma montre à tout bout de champ.

Neuf heures moins vingt.
Neuf heures moins quart.
Neuf heures moins dix.
Neuf heures moins cinq.
Neuf heures moins une.
Neuf heures.

Je ne vois aucun employé venir ouvrir le magasin. En fait, aucun des magasins ne semble être en train d’ouvrir. Étrange!

Neuf heures et cinq.
Neuf heures et dix.
Neuf heures et quart.

« Coudonc. Qu’est-ce qui se passe? »

Je me lève et me dirige vers la porte de la boutique. J’y vois les heures d’affichées. Ça ouvre à 10:00.

  « Ben voyons donc? C’est complètement idiot. Pourquoi est-ce que l’autre m’as dit de me présenter ici à neuf si ça n’ouvre pas avant dix? »

Mystère et incompréhension. Est-ce que c’est moi qui a mal compris ou le gérant de Belœil qui a fait erreur? Je ne le saurai jamais. J’ai donc encore trois quart d’heure à tuer. Histoire de me dégourdir les jambes, je me ballade dans le centre d’achats. J’arrive devant le seul truc déjà ouvert dans la place: Un kiosque à journaux. Je vois qu’ils vendent des comic books américains. J’achète le nouveau numéro de Hulk, ça va me faire de quoi à lire en attendant. Je m’assois et commence à le feuilleter. Dès les premières pages, je suis surpris et déçu. Les dessins sont vraiment affreux. Le dessinateur est un débutant nommé Todd Mc Farlane.

« Pfff… Ça fait dur en estie, son affaire. Je peux voir qu’il n’a aucun avenir dans les comics à dessiner lette de même, lui! »

Après ma lecture, je glisse la bande dessinée dans mon menu et je retourne du côté du magasin de souliers. J’arrive juste à temps pour voir un employé ouvrir la grille de sécurité devant la vitrine. Je l’accoste, me présente et lui dis que j’ai rendez-vous avec le gérant. Il me répond avec son accent français-de-France comme quoi il n’est pas encore là, mais que je peux l’attendre sur le banc d’en face.  J’y retourne donc m’y poser le fessier.  Le temps passe.  De plus en plus d’employés arrivent dans le centre d’achats. Les boutiques s’ouvrent une par une afin d’accueillir les clients qui commencent à déambuler dans la place. Je vois un homme entrer dans le magasin de soulier. Puis un autre. Puis un autre. Je ne sais trop quoi faire. Est-ce que l’un d’eux est le gérant que je viens voir? Est-ce que le français de tantôt va penser à lui faire savoir que je suis-là?  J’ai toujours eu horreur des situations pas claires. Je patiente encore une vingtaine de minutes angoissantes, soit jusqu’à ce que je n’en puisse plus du suspense.  Décidant de  prendre une chance. Je me lève et me dirige vers l’homme le plus âgé à déambuler dans la boutique.  Je lui demande s’il est le gérant de la place. Coup de chance, c’est bien lui. Je lui dis donc que j’avais rendez-vous avec lui pour commencer à travailler ici ce matin. Il me regarde, surpris par mes propos.

« Je l’sais pas qui t’as dit ça mais il doit y avoir une erreur. Tu peux pas commencer à travailler ici, j’ai encore tout mon personnel. T’es-tu sûr que t’es à la bonne place? »
« Ben, le magasin de souliers Shoe-Claque de Place Versailles. À moins qu’il y en ait un autre dans le centre d’achats? »

Le monsieur me regarde comme si j’avais posé une question stupide. Il y a bien trois McDonald’s sur la rue Ste-Catherine, pourquoi ne pourrait-il pas y avoir deux Shoe-Claque à Place Versailles? En tout cas, voilà qui est décourageant. Je perds mon savon, je perds mes cartes, et maintenant je perds mon travail avant même de l’avoir eu. Ceci dit, dans ce dernier cas, rien n’est tout à fait perdu puisque le gérant me donne un formulaire d’application à remplir. Je retourne donc sur le banc en face de la boutique, pose le document sur mon menu et je commence à répondre aux questions. Celui-ci complété, je lui remets. Il me dit que tout est beau et que dans une semaine, je devrais recevoir des nouvelles d’eux, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Ça me rassure. Je reprends la route de chez moi, tout de même déçu que cette soi-disant entrevue ait été aussi courte. Avoir su, je ne me serais pas levé aussi tôt. Bah, prenons la chose du bon côté. Après tout, si le gérant du Shoe-Claque de Belœil a pris la peine de m’envoyer à cette succursale, c’est qu’il y aura une place de libre bientôt. Donc, devoir attendre une semaine, ça signifie juste que j’ai droit à une semaine de congé avant de commencer à travailler. Je compte bien en profiter.

La semaine passe assez rapidement. Il faut dire qu’elle a été riche en petits événements. Jana m’a introduit à une petite partie du Montréal de nuit. Elle m’a entraîné dans deux de ses bars préférés: Le Passeport sur St-Denis, pas très loin de chez nous. Et le Thunderdome, qui, parait-il, fut autrefois une discothèque de réputation internationale nommée Le Limelight. Pour ce que j’en ai à foutre, à dix-neuf ans, de ce que cette place a bien pu être il y a dix ans. Une autre journée, Jana reçoit de la visite d’un de ses ex. Elle me le présente. Il s’agit d’un beau jeune homme blond, mince, athlétique aux cheveux long, nommé Hans, qui est d’origine allemande comme on peut s’en douter. Elle m’a déjà parlé de lui par le passé en termes peu flatteurs, le décrivant comme étant une mouche à merde, profiteur, collant, obsédé sexuel, mais possédant beaucoup de charme, et il le sait, d’où problèmes. Tout de suite il s’est montré gentil, chaleureux et a démontré vouloir être mon ami. Pour ma part, j’ai trouvé qu’il avait une indélébile face de faux-cul. Je le déteste déjà.

Profitant à fond de ma liberté, je passe la semaine à sortir, me promener, dépenser. Mon argent diminue rapidement.  Je ne m’en soucie guère puisque je m’attends à une réponse positive de la boutique Shoe-Claque. Vendredi soir, je décide qu’il est temps que le principe de profiter à fond de ma liberté inclut ma liberté sexuelle.  C’est dommage pour Julie, mais bon.  En fait, c’est surtout dommage pour moi de devoir m’engager dans la voie de l’adultère alors que j’ai toujours mis tant d’efforts afin d’avoir un comportement parfait et irréprochable.  Mais je me console et me justifie en me disant qu’en cette dernière année et demie, j’ai prouvé que je pouvais être fidèle et en contrôle de mes pulsions.  Sauf que, j’ai eu beau rester chaste, ça ne suffit pas à Julie pour qui il faudrait que je sois castré et émasculé, apparemment.  Je suis patient et compréhensif mais il y a quand même bien des limites.

Je m’habille aussi chic que possible, soit d’une chemise blanche, d’un pantalon noir et d’un veston noir aux manches retroussées jusqu’aux coudes. Sur ce veston, j’y épingle une petite pin Coca-Cola, et une autre de la grandeur d’un 5 sous, noire avec l’inscription en lettrage doré Your place or mine?  Après avoir passé vingt minutes sur ma coiffure et l’avoir fixée de Spray-Net, je quitte l’appartement, beau comme un membre du groupe Duran Duran.  Ou du moins, le crois-je.  Je marche sur Drolet direction sud, je tourne à gauche sur Laurier, puis j’emprunte St-Denis vers la droite, direction le centre-ville. J’aime marcher sur cette rue dans la nuit montréalaise éclairée par la lune, les étoiles, les ampoules, les néons et les phares de véhicule, sentant la caresse du vent rafraîchissant sur mon visage et mes longs cheveux. Ça ne me prend que quelques minutes pour arriver à ma destination: Le Passeport.  Cet endroit est une boutique de vêtements le jour et un club de danse la nuit.  C’est une place chic de bon genre, mais il est peu spacieux, ce qui fait que plus l’heure avance et plus on y est tassé comme des sardines.  Au bout d’une heure, je décide de changer de décor.  J’ai vite compris qu’une telle place est pour ceux qui ont de l’argent.  Ce n’est pas avec mes finances actuelles que je vais pouvoir séduire qui que ce soit.

De retour sur le trottoir, je décide de me rendre au Thunderdome.  J’y arrive après une quarantaine de minutes de marche.  J’y monte le long escalier intérieur de trois étages.  Il y a un cover charge de deux dollars à l’entrée.  Je paie et on m’étampe la main.  Contrairement au Passeport où on ne retrouve que des gens chics, ou du moins qui mettent beaucoup d’effort pour passer comme tel, la clientèle du Thunderdome est une faune beaucoup plus diversifiée: Rockabilly, punk, altern, skinhead, fresh, rockers en T-shirt noir avec le slogan Rock Lives at CHOM. Il y a même quelques BCBG probablement venus chercher ici l’excitation qui manque dans leur petit monde doré et parfait.  Bien que je n’aille pas connu l’endroit à l’époque où c’était le Limelight, la place n’a plus rien de la discothèque propre et chic que m’a décrit Jana : Murs défoncés, brique à moitié apparente, faux plafond arraché, toute la tuyauterie et la ventilation mise à nu, plancher de bois archi-usé qui ne semble pas avoir eu de couche de vernis depuis trois passages de la comète de Halley.  Il n’y a pas de tables, sinon quelques comptoirs vissés aux murs ici et là. Il y a également un petit écran de cinéma que l’on peut regarder tout en étant confortablement calés dans de nombreux fauteuils et divans crevés. Ce soir, il y passe des dessins animés de Bugs Bunny.  Allez comprendre!   Du reste, on ne peut en voir que l’image puisque le son est noyé sous la musique trop forte.

Pour une raison que je ne m’explique pas, je me sens bien plus à l’aise ici, bien plus à ma place qu’au Passeport.  Qui sait, peut-être est-ce parce que j’ai des affinités budgétaires avec une grande partie de la clientèle.  Ou peut-être est-ce à cause que dans cette ambiance trash où il ne semble pas y avoir de règles, je n’ai pas à faire d’efforts afin de bien paraître. Ça me permet de ne pas avoir honte de mes origines modestes.  Si le Passeport représente ce que je voudrais être, le Thunderdome représente ce que je suis.  En plus, ils y jouent une musique plus underground qui m’accroche, telle In Between Days de The Cure ou bien Pump Up The Volume de M/A/R/R/S. 

Toutes les filles qui fréquentent ce bar me fascinent. En fait, plus elles ont un look fucké et plus elles m’attirent.  Là encore, je ne saurais dire pourquoi elles me plaisent. Elles le font, voilà tout.  Hélas, mon niveau de timidité envers une fille est directement proportionnel à l’attirance que je ressens pour elle, ce qui n’aide vraiment pas mon cas.  L’un des avantages de cet endroit, c’est qu’à toutes les heures, c’est le bar open. Pendant cinq minutes, pour peu que l’on ait un verre, on n’a qu’à se ruer au bar avec les autres soiffards pour se le faire remplir gratuitement de pichets de bière de mauvaise qualité. Bien que je n’ai jamais aimé le goût de la bière, je me force tout de même à participer à la ruée. Je bois cet amer liquide doré en espérant que, comme le veut le cliché, l’alcool m’aide à surmonter mes inhibitions et fasse de moi un dragueur dont la confiance en soi serait suffisante pour le rendre irrésistible.  Il faut croire que je n’en bois pas assez parce que ça ne marche pas du tout. Si ça se trouve, l’alcool fait plutôt ressortir mes inhibitions au lieu de les diminuer. Par conséquent, je n’ose pas adresser la parole à qui que ce soit.  Je reviens chez moi entre une et deux heures du matin, à pied, seul, un peu déçu de ma soirée, à me faire accoster par des putes que je ne pourrais pas me payer même si je le voulais.

Après une fin de semaine tranquille, lundi arrive enfin. C’est aujourd’hui que le gérant de la boutique Shoe-Claque doit me rappeler pour me dire si oui ou non il me prend. Je passe à journée à ma table de travail, à dessiner, improvisant une aventure d’Evelynn, mon héroïne de BD. Rendu à 16:00, je n’ai toujours pas eu de nouvelles.  Je serais probablement mieux de les appeler moi-même.  Les magasins ferment dans une heure, alors sûrement que je pourrai parler à Monsieur Dupuis.  J’appelle, on me répond, je demande à lui parler, mais on me dit qu’il n’y est pas et de rappeler demain.  Aussi, le lendemain, je leur téléphone à onze heure de l’avant-midi.

« Souliers Shoe-Claque, Bonjour! »

Je reconnais aussitôt l’accent français du gars qui ouvrait le magasin lorsque j’y suis allé la semaine dernière.

« Oui, est-ce que je pourrais parler à monsieur le gérant, s’il vous plaît. » 
« C’est à quel sujet? »

J’ai horreur qu’on me pose cette question-là. En quoi est-ce que ça le concerne, ce que j’ai à dire à son patron?  En plus, ça signifie qu’après lui avoir expliqué, il faudra que je réexplique la même chose au gérant. Quelle perte de temps.

« Ben… Euh… C’parce que, j’ai fait application la semaine passée, et on m’a dit que je recevrais un appel hier, qu’on me prenne ou non, mais on m’a jamais appelé, fa que j’sais pas trop à quoi m’en tenir. »
« Ça veut rien dire, monsieur. Vous savez, ici, on garde toutes les applications. C’est pas parce que vous n’avez pas été appelé qu’on ne fera pas appel à vous éventuellement plus tard. »
« Ok! Fa que vous êtes en train de dire que je n’ai pas été pris? »
« Je ne le sais pas, c’est Monsieur Dupuis qui prend ces décisions-là. »
« Très bien. Alors est-ce que je peux parler à Monsieur Dupuis? »
« Il n’est pas ici. »
« Quand est-ce qu’il revient? »
« C’est inutile de l’appeler, Monsieur. S’il a besoin de vous, c’est lui qui va vous appeler. Bonjour! »

Et il raccroche.

« Sacrament! C’est quoi son estie de problème à lui? Y’a-tu peur que j’y pique sa job? Est-ce que c’est pour ça que depuis le début il n’a pas l’air de vouloir que j’entre en communication avec son boss? »

Si je ne suis pas pris, je peux le comprendre et l’accepter. Ce que je n’accepte pas, c’est leur manque de franchise avec moi. Ils ont dit qu’ils m’appelleraient pour me dire si je suis pris ou non.  Ils ne l’ont jamais fait, ce qui fait que je continue de ne pas savoir à quoi m’en tenir avec eux. Dois-je continuer d’attendre leur appel ou bien dois-je les oublier et me chercher autre chose? Quel merdier!  Me voilà avec un appartement sur les bras, plus un sou en banque, et sans emploi. Et dire que c’est justement à cause de la promesse de cet emploi que j’ai pris la peine de déménager à Montréal il y a maintenant onze jours.

« Bon et bien je n’ai pas le choix, il faut que je me remette à la recherche d’un emploi.  Ça ne devrait pas être difficile. C’est la grande ville, ici.  Les commerces où faire applications sont légion. Ça ne devrait pas me prendre plus qu’un jour ou deux pour me trouver du travail. »

Chapitre 5: On ne peut pas faire bonne impression à tous les coups.

Septembre a fait place à octobre. Il ne fait pas encore trop froid le jour, mais la nuit il vaut mieux dormir avec les fenêtres fermées car on peut se réveiller gelé suite à une descente nocturne dans la température. Mais quand je fais ça, je me réveille au matin avec la même vague odeur d’œuf pourri qui flotte dans l’appartement. Assez difficile de savoir d’où ça vient quand l’appartement au complet en est imprégné.

Sans boulot donc sans salaire, je suis incapable de payer ma moitié de loyer de ce nouveau mois. Jana m’avance les deux cent dollars de ma part en attendant que je me trouve du travail. Elle est confiante que j’arriverai à me trouver autre chose rapidement. Je le crois aussi. Après tout, ici, c’est Montréal. Il doit bien y avoir mille fois plus de commerces qu’à Saint-Hilaire. En plus, ici, personne ne me connait. Personne n’est donc conditionné depuis son enfance à me voir comme un loser. Je devrais pouvoir me trouver une place en claquant des doigts.

… Ou du moins, je le croyais. Me voilà, sur la rue St-Denis, sur le chemin du retour vers l’appartement après avoir passé les quatre dernières heures à marcher dans les rues de la ville.  J’ai attentivement regardé les vitrines de tous les commerces que j’ai croisés, à la recherche d’une affiche d’embauche. La seule que j’ai trouvée était pour une pharmacie Jean Coutu, pour remplir les tablettes et faire du ménage. Je me suis porté candidat mais dans le fond, je n’espère pas vraiment l’avoir. Depuis que je suis en âge de travailler, je ne me vois occuper qu’un seul genre de boulot et c’est vendeur dans une boutique. Ou du moins caissier. Bref, de la vente et du service à la clientèle. Je ne suis pas qualifié pour le travail de bureau, et je ne me vois pas du tout faire du travail d’entrepôt.  Quant à la vaisselle, franchement, je vaux mieux que ça.  Ces boulots-là ne demandent rien d’autre que de l’effort physique, ce qui, selon moi, est juste bon pour les gens sans éducations, les cons, ceux qui manquent d’imagination et de débrouillardise. C’est pour ça qu’on les cache en arrière, là où ils n’ont aucun contact avec le public. Ils les feraient probablement fuir.

« Tiens? Comment ça s’fait que je l’avais pas vu, celle-là, tantôt? »

À deux rues de chez moi, toujours sur St-Denis, mes yeux croisent la façade de la boutique 1-2-3 Party qui arbore à la vitrine une pancarte Employé demandé. J’y entre. L’endroit regorge de banderoles, chapeaux en papier, confettis, set de vaisselle en carton et ustensiles en plastique, et autres articles de fête. Je suis accueilli par un monsieur d’une quarantaine d’années qui est à la caisse.

« Bonjour! Est-ce que vous cherchez quelque chose en particulier? »
« Oui, j’ai vu dans la vitrine un truc qui m’intéresse beaucoup. »
« Et de quoi s’agit-il? »
« La mention comme quoi vous recherchez un employé. »

Un peu d’humour pour amener le sujet, ça ne fait pas de mal. Et en effet, le monsieur sourit et me serre la main.

« Très bien! Mon nom est Roger, je suis le propriétaire et gérant. »
« Enchanté, je suis Steve. »
« On va aller s’assoir à la petite table ici, je vais te passer en entrevue. »
« Ok! »

Il me tutoie déjà. Bon signe! Il prend un paquet de feuilles et on s’assoit face à face. J’ai déjà une impression très positive. Je sens qu’on va super bien s’entendre.

« Bon, alors commençons par le commencement : Nom, adresse, numéro de téléphone, date de naissance. »

Je lui donne tout ça.  Dès qu’il a fini de noter, il me lit la première question de la feuille d’application.

« Pourquoi voulez-vous travailler ici? »

Je trouve sa question un peu stupide puisque j’ai déjà couvert le sujet avec lui tantôt.  Mais bon, ça fait partie du questionnaire alors j’y réponds tout de même :

« Comme j’ai dit tantôt: J’ai vu en passant qu’il y a un écriteau dans la vitrine qui dit « Employé Demandé ». Et puisque je me cherche un emploi, ben voilà! »
« Oui, mais je veux dire : Pourquoi ici? Pourquoi cette boutique-ci en particulier? »
« Ah, d’accord! C’est parce que j’habite sur Drolet, à cinq minutes de marche. Ça me ferait moins long à marcher que pour une job située plus loin. »
« C’est tout? »
« Bah, ouais! Pourquoi? »
« Ben, j’avoue que je rechercherais une raison un peu plus motivante qu’un simple « C’est pour marcher moins loin! » »
« Ah, mais pas de problème: Rester proche fait que je n’arriverai jamais en retard pour cause de métro en panne ou bien d’autobus pogné dans le trafic. Avouez que c’est un avantage non négligeable pour vous. »

Je suppose que j’ai répondu ce qu’il fallait car il passe à la seconde question.

« Selon vous, en quoi consiste le travail? »

Encore une question stupide? Bizarre! Quoique, dans le fond, en y repensant, je crois comprendre la logique de poser de telles questions. C’est probablement pour faire le tri entre les candidats intelligents et les imbéciles juste bons à faire du travail physique. Je vais donc prendre soin de lui répondre à son questionnaire avec courtoisie, politesse, sourire, humour, tout en lui montrant à quel point je suis un gars logique et brillant.

« Être à la caisse. »
« Mais encore? »
« Répondre aux questions des clients. »
« Oui mais le travail dans une boutique ne consiste pas juste à rester debout derrière la caisse. Par exemple, moi, qui suis seul à travailler ici en ce moment aujourd’hui… Mets-toi à ma place, tu ferais quoi? »
« Si j’étais à votre place, j’aurais une job, donc je ne serais pas en train de passer cette entrevue. Ha! Ha! »

Rien de mieux pour paraitre sympathique que de montrer que l’on a de la répartie. Il répond :

« Bon point! Mais sérieusement? »

Pour être franc, je ne sais pas vraiment comment répondre sérieusement à sa question.  Voilà pourquoi je lui demande :

« Vous ne donnez pas de formation aux nouveaux employés? Parce que sinon, comment voulez-vous que je sache en quoi le travail consiste?»
« Je ne parle pas des détails spécifiques à travailler ici en particulier.  Je parle de travailler dans une boutique en général. Par exemple, quand y a une bande d’adolescents qui entrent, je parle d’ouvrir l’œil pour le vol à l’étalage. »

Ah, le petit malin. Je viens de comprendre. Il me pose des questions-pièges afin de me passer en douce un test de connaissance et d’intelligence. Ça tombe bien, je sais exactement quoi dire pour lui montrer que j’ai l’un autant que l’autre.

« Premièrement, une bande d’ados ne mettrait jamais les pieds ici. »
« Ah non? »
« Avant qu’on aille douze ans, ce sont les parents qui organisent les partys de leurs enfants. Ce sont donc eux qui viennent ici. Et après avoir pogné douze ans, toutes ces patentes-là, les banderoles, les chapeaux en papier, les balounes, on trouve ça bébé pis super quétaine. Ce qui fait que non, jamais une bande d’ados ne va venir dans ce genre de boutique. »
« Vraiment? »
« Come on! J’ai dix-neuf ans. Je sais de quoi je parle, je suis encore dans leur groupe d’âge. »
« Je vois! »
« Ce qui fait que les seuls qui vont venir ici acheter de quoi, ce sont les adultes. »

Voilà pour le côté intelligence. Et maintenant, étalons nos connaissances :

« Ceci dit, ça ne veut pas dire que je doive relâcher ma vigilance pour autant. J’ai passé en entrevue au Jean Coutu tantôt. Dans le bureau du gérant, il y avait une affiche qui montrait douze photos de leurs voleurs à l’étalage. Il n’y avait pas un seul ado dans le tas. C’était toutt’ des vieux de quarante à soixante-dix ans. Alors d’un côté, qui est-ce qui font les vols à l’étalage? C’est les adultes. Et de l’autre, qui est-ce qui accusent les jeunes d’en faire? C’est encore les adultes. Donc, si les ados ont cette réputation injustifiée, c’est à cause que ce sont les adultes, les voleurs, qui les accusent injustement, dans le but d’essayer de cacher le fait que dans la société, c’est toujours les adultes qui sont les croches, les malhonnêtes, les pourris. »
« Je vois! »
« Cependant, même si vos clients sont exclusivement des adultes, et que ce sont les adultes qui commettent les vols à l’étalage, il n’y a pas grand risque pour que ça vous arrive.»
« Et qu’est-ce qui vous rend si sur de ça? »

Tiens? Il ne me tutoie plus?  Bah, je suppose que comme son questionnaire utilise le vous, il continue par habitude. Sans y accorder d’importance, je conclus sur ces paroles:

« Si on était dans un dépanneur ou bien une place qui vend des choses qui ont de la valeur, je ne dis pas. Mais ici? Des bébelles en papier, en carton pis en plastique, qui vont prendre le bord de la poubelle une fois le party fini?  Qui voudrait voler ça? Et soyons francs : Tout ce qu’on trouve ici, on peut le trouver à moitié prix à la pharmacie ou au marché d’alimentation. Alors si une personne préfère venir acheter ses gugusses ici plutôt que là-bas, c’est parce qu’elle est assez en moyens pour se permettre de gaspiller son argent. Quelqu’un comme ça ne va pas essayer de voler du stock pour économiser une coupl’ de piastres. »

Le gérant me regarde, l’air un peu confus. Il ne devait certainement pas s’attendre à un tel étalage de connaissances et de logique. Si ça se trouve, je lui ai probablement même appris un truc ou deux. Après quelques secondes de silence, il range ses feuilles dans une chemise à dossier et dit :

« Bon! Ça fait quatre ans que j’ai ouvert cette boutique. Depuis le temps, j’ai bien dû faire passer entre vingt et trente entrevues. Le moins que je puisse dire, c’est que jamais on ne m’a donné de telles réponses à mes questions. C’est… C’est rafraichissant, pour ne pas dire autre chose. »

YES! C’est dans la poche. Je le savais bien que l’on verrait les choses du même angle, lui et moi.  Aussi, je suis fier de lui répondre:

« Ha!Ha! Oui, ça doit faire changement de tous ces hypocrites sans originalité qui vont dire « Je suis perfectionniste » à la question « Nomme-moi ton plus grand défaut ». »

Celle-là, je l’ai rajoutée pour lui montrer que non seulement je suis fin observateur, je viens de lui parler d’un truc qu’il vit en tant que gérant qui passe des entrevues.  Donc, je lui démontre que je comprends parfaitement ce que c’est que d’être à sa place, tel qu’il me l’a demandé. Il semble comprendre ma démarche car il se lève et me tend la main.

« Bon ben je pense que ça ne vaut pas la peine d’aller plus loin. J’ai vu tout ce que je voulais voir.  Je vais vous laisser aller en vous souhaitant bonne journée. »
« Excellent! Merci et à bientôt! »

Je sors de la boutique, fier comme un paon de voir que je l’ai tellement impressionné par mon savoir-faire et mon génie qu’il n’a même pas besoin de me faire passer le reste de l’entrevue pour comprendre que je suis le parfait candidat pour la place. Je rentre chez moi au moment où Jana dit au revoir à un gars en l’embrassant.  Je le croise dans les escaliers.  Tout comme Hans, c’est un autre beau grand mec. En plus, il a un physique d’athlète mince avec de gros bras et un teint orange qui pue le salon de bronzage.  Le genre que, dans deux décennies, on désignera sous l’appellation de douchebag.  Jana, qui me voit arriver, reste sur le pas de la porte et m’accueille.

« Allo! »
« Salut! C’est qui, ce gars-là que je viens de croiser? Ton chum? »
« Non, c’est juste un gars que j’ai rencontré hier soir au Thunderdome. Il dormait encore quand tu es parti ce matin, c’est pour ça que tu l’as pas vu. »

Nous entrons dans l’appartement.  Je ferme la porte et emboite le pas à Jana en désirant en savoir plus.

« Un gars du Thunderdome, hm? »
« Oui! Il s’appelle Julien.  Il travaille comme vendeur à la boutique Sport’acus pas loin du ‘dome. Il est venu me voir pendant que j’étais assise au bar.  Il m’a dit: « Salut! Je te regarde depuis tantôt pis je te trouve pas mal hot. Ça te tenterais-tu qu’on passe la nuit ensemble? »
« Vraiment? Drette de même? Pis t’as accepté?

« Ben oui. J’ai trouvé ça génial qu’il soit aussi clair, direct et précis.

Hum! Comme ça, les filles qui fréquentent le Thunderdome aiment les propositions sexuelles claires et directes.  C’est bon à savoir, ça.  Je note.

« Et toi, la recherche de job, ça s’est bien passé? »
« Très bien! J’en ai fait deux et j’ai un excellent feeling pour le deuxième.»

Je lui raconte mon entrevue dans tous les détails.  Elle semble quelque peu perplexe.

« Hum… D’après ce que tu me dis, tu n’as pas vraiment répondu à ses questions.  Tout ce que tu as fait, c’est lui démontrer que ses questions étaient stupides et que sa boutique vendait de la merde, tout en le faisant plus cher qu’ailleurs. »

Ce commentaire me réjouit.  Si Jana peut voir que j’ai parfaitement saisi les questions pièges du propriétaire tout en ayant compris toutes les facettes de l’entreprise, ça veut dire que lui aussi. Ça démontre bien que j’ai réussi à lui prouver que je serai le parfait employé pour la boutique.  Ça me confirme que mon embauche ne saurait tarder.  Histoire de fêter la chose, j’appelle André pour voir s’il veut bien que je l’accompagne au Club Super Sexy ce soir, au lieu de samedi comme il est de notre habitude. Il me dit que non et m’explique pourquoi.

« C’t’à soir que m’as faire ma move auprès de Bianca. »
« Ah? Bon ben j’te souhaite bonne chance. »
« C’est pas une question de chance.  R’garde, si même toi t’as réussi à te ramasser une danseuse alors que t’as pas de job ni d’argent ni de char, j’vois pas pourquoi moi j’y arriverais pas alors que j’ai toutt’ ça. »

Hum!  « Si même toi »... Il est quasiment à la limite d’être insultant, le sieur André. Remarquez, ça ne devrait pas me surprendre.  Déjà à l’école secondaire, il était quelque peu arrogant et rabaissant.  Il était également matérialiste comme pas un.  Je me souviens encore comment, une semaine complète, il n’a pas arrêté de me chauffer les oreilles à vanter sa nouvelle montre. Pareil lorsqu’il s’est acheté une moto à la fin de l’école secondaire. Hey, une fois, je pense que c’était en secondaire IV, c’était son pousse-mine plaqué en imitation d’or qu’il ne cessait de montrer fièrement. Dans de telles conditions, pas étonnant qu’il soit adepte de la mentalité attardée comme quoi pour séduire une fille, tout ce que ça prend c’est de l’argent et une auto.  Mais bon, je suppose qu’il ne faut pas s’attendre à grand’ chose de la personnalité d’un gars encore vierge à vingt ans qui dépense la moitié de ses payes dans des bars de danseuses.

Le soir venu, je suis de nouveau au Thunderdome.  J’entre, je grimpe leurs trois étages d’escalier intérieur, je donne mes deux dollars de frais d’entrée au cerbère de la porte, je me fais étamper la main d’un joli T en forme de marteau de Thor, et je pénètre dans le bar.  Leur DJ fait jouer un remix  de la chanson Joe le Taxi de Vanessa Paradis, dans lequel l’ado de quatorze ans en chante les paroles sur une musique style heavy métal trash. Comme d’habitude, je commence par déambuler dans la place afin de me donner une petite idée du potentiel féminin de ce soir.  Je réalise qu’il est encore tôt, ce qui explique pourquoi il y a si peu de gens pour l’instant.  Qu’importe!  En attendant, je me dirige dans le coin cinéma.  Celui-ci est désert.  Je m’assois sur le divan pourri et regarde les images de Nightmare on Elm Street qu’ils projettent à l’écran.  Machinalement, mes mains glissent sous les coussins.  Je sens sous mes doigts comme un bout de papier.  Je l’agrippe et tire.  Il s’agit d’un billet de deux dollar.

« Cool! C’est comme si j’étais rentré gratis. »

Tout le monde sait que les coussins de divans sont un endroit où l’on retrouve souvent de la monnaie tombée des poches de ceux qui s’y assoient.  Réalisant que je suis peut-être assis sur une petite fortune, je me mets à fouiller sous tous les coussins de la place.  J’y trouve encore un dollar et soixante-sept sous en monnaie.  Décidément, c’est mon jour.  Je me sens tellement chanceux, je parie que c’est ce soir que je vais trouver ma première baise en tant que montréalais.  Je me rapproche de la porte d’entrée, restant tout de même assez en retrait.  Je m’installe à un comptoir vissé au mur.  Et de là, je passe l’heure suivante à regarder les filles qui entrent.  Certaines sont en groupes de filles.  D’autres sont en groupes mixtes. Et les rares à arriver seules viennent rejoindre une ou plusieurs personnes déjà sur place. 

« Mouain, ça n’a pas l’air parti pour être la soirée du gala des filles seules.  Pourtant, quand Jana vient ici, elle n’est jamais accompagnée.  Je suppose que les filles solitaires qui viennent ici dans le but de se faire sauter n’arriveront que plus tard. Je dois juste être patient. »

Une main se pose sur mon épaule, interrompant mes réflexions. Je me retourne. À ma grande surprise, je vois une superbe fille de style altern’ aux cheveux rouge sang.  Elle me regarde en souriant.

« Eh Steve! Ça va? »

Mon étonnement redouble alors que je la reconnais.

« Evelyne? »

Ça pour une surprise, c’est une surprise.  Evelyne!  Cette fille de qui j’étais secrètement amoureux il y a deux ans alors que nous étudiions ensemble en Arts Plastiques au cégep Édouard-Montpetit, alors qu’elle était un sosie presque parfait d’Allison, personnage du film The Breakfast Club. Cette même Evelyne qui a inspiré Evelynn, mon personnage de BD de qui j’ai dessiné quelques aventures.  Ou du moins, j’en ai commencé beaucoup.  La seule que j’ai terminée ne fait qu’une page.  En tout cas, je n’aurais jamais imaginé revoir un jour dans un bar de Montréal une fille que j’ai connue dans une école de Longueuil, surtout deux ans plus tard.  Et pourtant elle est là, devant moi, souriante. Mais surtout, à ma grande joie…

« Wow! Evelyne! Et tu te souviens encore de moi. »
« Ben oui. T’as pas beaucoup changé depuis le cégep. »
« Toi non plus, à part les cheveux. »
« Oui, j’ai changé de couleur cet été. La boîte de teinture disait « Crimson Red ». »

Et voilà que, tout fébriles de se revoir, on se parle de ce que nous sommes devenus ces deux dernières années. C’est fou, quand même.  Au cégep, nous n’étions que compagnons de classe.  Même pas amis.  Tout au plus de vagues connaissances, qui ne se parlaient que lorsque nous étions dans la même équipe lors de travaux communs.  Et puis là, en se revoyant, c’est comme si on était les meilleurs amis du monde, réjouis de se retrouver après s’être trop longtemps perdus de vue.  Qui sait, peut-être qu’à l’époque, elle aussi me trouvait de son goût sans oser rien dire.  Pourquoi pas?  Ça se pourrait! Ça expliquerait sa réaction de joie en me revoyant. Elle me dit:

« J’ai lâché le cégep pas longtemps après toi.  C’est ben beau les arts plastiques, mais c’est pas avec un diplôme là-dedans que je vais réussir à me trouver une job avec un bon salaire stable. Fa que, je prends une pause en attendant de trouver dans quoi me réorienter.  Avec une amie, on songe à ouvrir un salon de coiffure.»
« Tu comptes étudier là-dedans?»
« Pas besoin. On ferait des coupes bizarres, genre punks, alterns, etc.  L’avantage d’avoir fait les arts plastiques, c’est que je sais manipuler des ciseaux et de la couleur. Le problème, c’est que notre clientèle cible se trouverait surtout à Montréal, sauf que les loyers des commerces ici sont un peu trop haut pour notre budget. »

Tandis que l’on jase, elle s’allume une cigarette et m’en offre une.  Bien que je n’ai jamais fumé de ma vie, je m’empresse de l’accepter. Elle me l’allume. J’aspire la fumée qui a tôt fait de m’assécher la gorge. Par bonheur, contrairement à ce qu’aurait voulu le cliché, je ni ne tousse ni ne m’étouffe. Le goût de cette fumée me confirme cependant ce que j’ai toujours pensé: Voilà un vice que je n’aurai jamais. J’essaye néanmoins d’avoir des gestes de fumeur qui a fait ça toute sa vie. Concluant son histoire, elle demande:

« Pis sinon, toi, qu’est-ce que tu fais dans le coin? »

À ce moment-là, j’ai en tête le fait qu’Evelyne est possiblement intéressée par moi.  De plus, je sais que Jana, qui fréquente le Thunderdome, est une fille facile qui aime les propositions sexuelles directes.  Et comme Jana quand elle vient ici, Evelyne est seule. Il n’en faut pas plus pour que, dans ma tête, naisse une association d’idée qui se base sur le proverbe Qui se ressemblent s’assemblent. Traduction: J’en arrive à la sophiste conclusion que les filles fréquentant cet endroit sont toutes pareilles. En 1987, nous sommes en pleine campagne L’Amour ça se protège, avec les pubs télé mettant en vedette la jeune Marie-Soleil Tougas qui incite les gens à utiliser le condom lorsqu’ils ont des partenaires occasionnels.  Malgré le fait que ce sont surtout les homosexuels qui l’attrapent, ces pubs ont bêtement donné la peur du sida aux femmes. Ce qui fait que maintenant celles qui acceptent de baiser juste sur la pilule sont de plus en plus rares. Heureusement, j’ai trouvé le moyen de retourner la situation à mon avantage: Puisque nous savons tous que les gars en général protestent quand les filles leur demandent d’en mettre un, moi au contraire j’en traine toujours dans mes poches lorsque je vais dans les bars.  Ça m’a enfin permis d’ouvrir la boite que j’ai acheté au début de ma relation avec Julie sans jamais avoir pu en utiliser un seul jusqu’à maintenant.  Et ça montre à mes futures conquêtes que je suis sans risques car contrairement aux autres gars, je n’ai aucun problème avec l’idée d’en porter un, moi. Ceci ne peut que les encourager à coucher avec moi. Aussi, avec un petit sourire en coin, je tire mes condoms de ma poche de pantalon. Je les montre fièrement à Evelyne en disant:

« Comme tu vois, je suis en chasse! »

Puisque j’ai amené la chose avec humour, je m’attendais à une réaction positive.  Un rire, un effet de surprise amusé, un simple petit sourire. Je n’ai rien de cela. Au contraire, son visage perd aussitôt son expression joyeuse.  C’est sur un ton monotone qu’elle me dit, en écrasant sa cigarette :

« Bah, au moins tu te protèges. C’est déjà ça! »

C’est comme si ça avait jeté un froid entre nous, de lui avoir subtilement passé le message comme quoi j’aimerais bien coucher avec elle. Voyant qu’il vaut peut-être mieux passer à un autre sujet, je rempoche les condoms.

« Dans un autre ordre d’idées: Imagine-toi donc que peu après avoir lâché le cégep il y a deux ans, je me suis inspiré de toi et de ton look pour créer un personnage de bandes dessinée.  Je l’ai aussi appelée Evelynn, sauf que j’ai remplacé la lettre E de la fin par un second N.»
« Ah! »

Je suis déçu de voir que la chose ne semble ni l’enthousiasmer ni piquer sa curiosité. C’est dommage que je ne traine pas le menu qui me sert de portfolio lorsque je vais au Thunderdome puisque j’y ai justement rangé des dessins de mon Evelynn.  Par contre, je traine toujours un pousse-mine et un petit carnet de note, au cas où je trouverais une fille avec qui échanger nos coordonnées.  Je les sors de mes poches.

« Si tu me donnes ton adresse, je pourrais t’en envoyer des photocopies par la poste. »
« Ah, s’cuse, c’est que je viens de déménager, alors je ne connais pas encore ma nouvelle adresse par cœur. »
 

« Ok! Bon ben tiens, voici mon numéro de téléphone. Quand tu le sauras, appelle-moi.  Je te les enverrai à ce moment-là. »

Elle ne dit rien mais prend tout de même le papier que je lui tends.  Je suppose que c’est positif.  À peine l’a-t-elle empoché qu’un grand barbu hippie vient nous rejoindre. Elle lui saute au cou et l’embrasse passionnément. Surpris, je ne dis rien mais je n’en pense pas moins:

« Fuck! Elle a un chum! »

Elle se retourne vers moi le temps de m’adresser ce qui seront les dernières paroles qu’elle me dira.

« Bon ben salut pis bonne chance dans tes recherches.»

Sur ce, ils partent s’isoler quelque part dans la place, me laissant là, seul. Je comprends mieux sa réaction face à mes condoms, maintenant.  Mais comment est-ce que j’aurais pu deviner que ma proposition sous forme d’étalage de prophylactiques l’insulterait, puisque je n’avais aucune idée qu’elle était déjà en couple?

« N’empêche… Un hippie! Sérieux, là? La mode Hippie est morte en 1977 quand le Disco est apparu. Et trois ans plus tard, en 1980, le disco disparaissait à son tour pour laisser place à la vague New Wave, qui elle-même a fait place depuis deux ans à la mode Miami Vice toute en pastel, inspirée par la télésérie du même nom.  Non seulement le gars est quatre modes en retard, il est dépassé depuis dix ans.  ‘Me semble qu’elle pourrait trouver mieux que ça. »

Bien que je reviendrai encore souvent au Thunderdome dans les semaines qui vont suivre, je n’y reverrai plus jamais Evelyne. Elle n’utilisera pas non plus mon numéro de téléphone. Il me restera au moins le souvenir de son Crimson Red une information que j’utiliserai pour mettre quelque peu à jour mon personnage d’Evelynn.  Elle n’avait pas encore de nom de famille. Désormais elle s’appellera Evelynn Crimson.

Chapitre 6: Grand parleur, petit voyeur.

Mes parents viennent tout juste de repartir après m’avoir apportés quelques effets personnels, dont mes savons Irish Spring qui étaient tombés dans l’auto sous le siège du conducteur. Voilà qui élucide un mystère. Ils ont aussi mon chèque de 4% de La Marina, ma vieille TV noir et blanc, mon radio à lecteur de cassettes audio, ainsi que trois bouteilles de vin rouge non-étiquetées que mon oncle a l’habitude de ramener de son travail aux Vins Andrès de Saint-Hyacinthe. Curieux cadeaux, du reste.  En tant que mes parents, il me semble qu’ils sont supposés me connaitre mieux que ça.  Par exemple, en sachant que je ne bois jamais d’alcool. Bon, je suis bien obligé d’en prendre dans les bars, mais sinon je suis sobre.  Mais qu’importe: J’ai décidé de faire cadeau de deux bouteilles à mes colocataires.  Je garde la troisième car je planifie dessiner ma propre étiquette de vin pour la coller dessus. Sinon, au sujet de mes cartes d’assurance maladie, d’assurance sociale et ma carte guichet de la Banque Nationale, mystère total.  Mes parents ne les ont pas retrouvées. Je me souviens pourtant distinctement que, peu avant mon départ de la maison familiale pour Montréal, j’étais dans ma chambre, j’avais ces trois cartes en main, et je me suis dit que j’allais les mettre en lieu sûr afin de ne pas les perdre.  Mais qu’en ai-je donc fait?

Ce vendredi soir, Jana et Jenny sortent.  Elles me disent qu’on leur a donné quelques billets pour aller assister à un opéra.  Je ne savais même pas que ce genre de spectacle se faisant encore.  Elles m’invitent à les accompagner mais je décline poliment. Je suis encore sous le charme d’être en appartement dans Montréal, et l’idée d’avoir le logis pour moi tout seul ce soir-là me plait beaucoup plus que celle d’aller voir une vieille obèse en peaux de bêtes et casque cornu roter mélodieusement sur scène. Après leur départ, je décide de mettre l’effort requis afin de bien paraitre auprès de mes colocs. Je range, je fais du ménage, je lave la vaisselle, l’essuie et la met dans l’armoire.  Je range les bouteilles de vin dans l’armoire qui sert de garde-manger. Puis, satisfait, je vais m’installer à ma table de travail dans ma chambre.  J’y dessine une étiquette de vin rouge que je nomme poétiquement La Cuvée Menstruelle.  Peu avant minuit, satisfait de mon art et de mon humour de haut niveau, je ferme ma porte de chambre, je me mets en petit caleçon et je me couche.  Malgré le fait que je n’ai pas encore de travail, d’argent et de vie sexuelle, je reste néanmoins heureux et béat de vivre enfin le commencement ma vie adulte.

Environs un quart d’heure plus tard, j’entends les filles entrer. Je me lève et me rhabille, histoire d’aller ensuite les saluer et attirer leur attention sur le beau ménage que j’ai fait dans la cuisine.  Au moment où ma main agrippe la poignée de ma porte de chambre, j’entends des voix masculines. J’en fige sur place.

« Elles se sont ramenées des gars pour la nuit!? Fuck! »

Voilà qui brise sec mon élan et ma belle humeur.  J’entends les pas d’une des filles qui passe devant ma porte de chambre et qui va dans la cuisine.  La  lumière de cuisine s’allume et éclaire ma chambre via l’ouverture rectangulaire du mur.  Puis, les pas reviennent vers moi.  Aussitôt, je sens la poignée de porte essayer de tourner dans ma main. Eh merde! Qu’est-ce que je suis supposé faire, maintenant?  Je n’ai pas envie d’être vu là, debout devant ma porte en pleine noirceur, je vais avoir l’air de les écornifler. Et si je lâche la poignée, je n’aurai pas le temps de courir jusqu’à mon lit me coucher, m’abrier et faire semblant de dormir sans être vu et entendu. En désespoir de cause, je serre la poignée encore plus fort. Peut-être que si elle voit qu’elle ne tourne pas, elle va croire que la porte est barrée et n’insistera pas. Elle n’est pas dupe.

« Heille, Steve, lâche donc la poignée. »

Il est vrai que même si j’avais eu la clé pour verrouiller la serrure, la poignée tournerait quand même librement.  Quelle situation gênante et humiliante.  Je n’ai pas le choix. Je relâche.  Jana ouvre la porte.

« Pourquoi t’as repris les bouteilles de vin que tu nous as données? » 
« Je ne les ai pas repris. » 
« Ben là! Elles ne sont plus sur le comptoir de l’évier. »

« Je les ai rangées dans l’armoire… Le garde-manger. C’est parce que j’ai fait du ménage, pis…»
« Ok! » 

Elle repart et referme la porte. Bonne chose qu’il fasse sombre.  La gêne et la honte doivent me rendre la face aussi rouge que le vin. Dire que j’ai cru bien faire en prenant la peine de ranger le stock qui traînait. J’entends Jana prendre les bouteilles et des coupes de vin.  Elle éteint la lumière, puis elle se diriger vers la grande pièce faisant office de chambre à coucher et de salon. Même avec ma porte fermée, je les entends assez bien parler.  Puis, Jana se met à chuchoter.  Jenny rit tandis qu’un des gars dit « Ah oui? ». Aussitôt, elles font jouer une cassette du groupe UB40.  C’est l’album qui contient les chansons Red Red Wine et I Got You Babe, deux titres de circonstance. Cette coïncidence me déplait beaucoup. Moi qui ai toujours eu le reggae en horreur.  Et ça ne s’améliore pas lorsque, trois quart d’heure plus tard, je constate que cette putain de cassette joue en loop, recommençant aussitôt qu’elle se termine. En tout cas, si elles ont mis de la musique pour couvrir les sons de leur orgie, c’est raté.  J’entends tout.  Les grincements du lit, les gémissements, les râles, les jouets vibrants, et surtout les orgasmes.  Impossible de dormir.  

Tout le long de leur ménage-à-quatre, je n’ai rien de mieux à faire que de ruminer contre toutes les mauvaises décisions que j’ai pris aujourd’hui qui m’ont amené à vivre cette frustrante situation.  À rebours: Si je n’avais pas été levé, Jana ne m’aurais probablement pas fait endurer cette musique que je déteste tant. Si je n’avais pas tenu la poignée de porte, j’aurais encore pu lui faire croire que je dormais. Si je n’avais pas rangé les bouteilles de vin dans le garde-manger, jamais Jana ne serais venue dans ma chambre. Si je les avais suivi à l’opéra, peut-être que je participerais à leur orgie maintenant. Quelles sont les chances qu’une opportunité pareille se reproduise? Mais non, la moindre décision que j’ai prises ce soir, le moindre geste que j’ai posé, même le plus anodin, ça ne m’a apporté que désagréments, humiliations et privations de plaisirs. Pour un gars en proie à ses hormones en plein éveil dont le cerveau marine dans la testostérone, c’est très frustrant comme situation. Il est près de 4 :00 du matin lorsque le septième et dernier orgasme se fait entendre et que la cassette cesse enfin de jouer.

Quelques jours plus tard, Jenny part pour l’Ontario. J’habite maintenant seul avec Jana. Lorsque nous sommes seuls tous les deux à l’appartement, on discute souvent de toutes sortes de choses. Elle me dit que lorsqu’elle est arrivée ici au Canada il y a dix ans, elle trouvait étrange que les québécois sont aussi coincés face à la nudité. Il est vrai que dans sa Jamaïque natale, c’est tout juste si les filles ne se baladent pas à poil sur les plages. Voyant qu’il y avait opportunité de gagner beaucoup d’argent ici en faisant quelque chose d’aussi simple que de se montrer nue, elle est devenue danseuse, boulot facile pour elle et très bien payé.  Par contre, elle déplore que même parmi ses collègues de travail, le tabou de la nudité est bien ancré dans leur personnalité.  Elle ne compte plus le nombre de filles qui sont passées là en disant que ce travail était leur dernier recours, et qu’elles ne s’y adonnaient que parce que c’était tout juste mieux que la prostitution.  Et nombreuses furent celles que la honte de pratiquer ce métier les ont fait sombrer dans l’alcool et la drogue.  Et ça, c’est sans parler de celles dont le métier a dégoûté des hommes, à force de se faire regarder avec désir.  Jana peut compter sur les doigts d’une seule main celles qui, comme elle, dansent nue parce qu’elles aiment se faire regarder et désirer, que ça les rends heureuses car c’est facile et très bien payé, et que ça n’affecte en rien leurs vies quotidienne, sociale et sexuelle.

« Et puis, tu sais, contrairement à ce que les gens pensent, les danseuses sont loin d’être des nymphos qui ne pensent qu’au sexe. Moi-même, baiser juste une fois par deux mois, ça me suffit bien. »

Pardon? Une fois par deux mois? Ça ne fait peut-être que deux semaines que j’habite avec elle, j’ai eu le temps de la voir se taper deux gars en solo en plus des deux autres qu’elle a partagée avec sa sœur la veille du départ de cette dernière.  Alors son  Une fois par deux mois, c’est plutôt deux fois par semaine, soit seize fois ce qu’elle m’affirme. Ce qui est un peu frustrant pour moi, c’est que mes amis tout comme les siens s’imaginent que nous couchons ensemble alors que ce n’est pas le cas. Bien que l’idée de le faire un jour avec elle me plaise beaucoup, je ne crois vraiment pas que ça va arriver. Faut voir les gars qu’elle ramène coucher: Très beaux, très grands et très athlétiques. Je ne suis ni beau, ni grand, ni athlétique. Mais bon, si je ne peux pas me taper Jana, au moins je peux me dire que mes amis pensent le contraire. Une réputation de séducteur qui a une vie sexuelle active, ça reste mieux que rien.

Bien que j’essaie toujours de me montrer comme étant parfait et irréprochable en public, c’est lorsque je suis seul que mes vilains côtés refont surface. L’un d’eux est que je suis extrêmement curieux et farfouilleur. Aussi, connaissant l’horaire de travail de Jana, j’ai pris l’habitude de fouiller dans ses affaires les soirs où elle danse au Club Super Sexy. La plupart des choses que je trouve me laissent indifférent. Il y a des produits de beauté, énormément de linge, des souliers. Parfois, je découvre quelques trucs un peu plus amusants, comme dans le premier tiroir de sa table de chevet qui contient condoms, dildos, vibromasseurs ainsi que quelques trucs qui semblent sexuels bien que je n’arrive pas imaginer à quoi ça peut servir. Mais le truc le plus intéressant que je découvre dans sa chambre est… Un trou. Au mur, arrivant à la hauteur de ma poitrine, il y a un trou, probablement fait par un gros clou planté par un ancien locataire. Il se trouve que ce trou arrive directement dans le placard de ma chambre à moi. Cette découverte me donne une idée aussi vilaine qu’intéressante. Je vais voir dans mon placard. Je constate que les plaques de plâtre composant le mur de ce côté sont intactes, donc que le clou n’a pas passé en travers du mur au complet. Je prends des mesures afin de calculer à peu près où se trouve le trou du mur de la chambre de Jana. Puis, empruntant sa scie sauteuse, je découpe dans le mur de mon placard un trou rectangulaire de la grandeur d’une page de magazine. Le morceau s’enlève. J’avais bien calculé, le trou est juste-là. J’y regarde et je vois une partie de la chambre de Jana ainsi que le salon. Attendez un peu qu’elle se ramène un autre gars à coucher, je vais me payer un de ces trips de voyeurisme en direct.  Comme ça, même si je n’aurai jamais la chance de coucher avec elle, j’aurai au moins l’opportunité de me faire un peu de plaisir avec sa vie sexuelle.

Cette idée peut sembler malsaine à prime abord.  Elle ne l’est pas vraiment. Du moins, pas selon mon raisonnement personnel. Je m’explique : Mon but en faisant ceci n’est pas de faire du voyeurisme envers Jana en particulier. Je ne suis ni en amour ni obsédé sexuellement avec elle. C’est juste que, en tant que jeune homme constamment allumé, je suis un grand consommateur de porno. Ou du moins, je le serais si j’avais l’argent pour me procurer au sex-shop de coûteux magazines qui montrent l’action crue sans censure. Parce que dans les années 80, les magazines érotiques de dépanneur ne montrent que de l’action simulée ou censurée. Et même si j’avais l’argent pour devenir membre d’un club vidéo, il ne me servirait à rien de louer des films adultes puisque ni Jana ni moi ne possédons de magnétoscope pour les faire jouer. Et en 1987, il faudra attendre encore huit ans avant que l’ordinateur maison, internet et ses innombrables sites adultes commencent à faire partie de notre quotidien. Bref, regarder Jana et son futur partenaire baiser, c’est pour moi ce qui se rapproche le plus de visionner de la porno. Ce n’est rien d’autre qu’une solution alternative, et en fait, c’est la seule qui s’offre à moi.  Et si je n’ai aucun scrupule à planifier de violer ainsi son intimité, c’est à cause que je me justifie par les cinq raisons suivantes:

  1. Elle est danseuse nue.  Elle passe cinq jours par semaine à se montrer l’entrejambe dans le but d’exciter les hommes sexuellement.  Alors qu’elle excite un gars qui la regarde nue ici ou bien là-bas, où est la différence?  
  2. Je suis un de ses anciens clients du Club Super Sexy.  Je l’ai déjà vu nue plusieurs fois. Alors que je la vois nue ici ou bien là-bas, où est la différence?
  3. Elle l’a dit elle-même: Elle aime se faire regarder.  Et quand elle est au bar, dans la pénombre, il doit bien y avoir des douzaines d’yeux sur elle dont elle n’est pas consciente.  Alors qu’elle se fasse regarder sans le savoir ici ou bien là-bas, où est la différence?
  4. Vous me direz que ce n’est pas pareil parce que les exemples précédents sont sur son lieu de travail.  N’oublions pas qu’elle m’a demandé de lui apporter un savon dans le bain, donc elle se fout bien que je la vois à poil dans cet appartement que nous partageons.  Alors que je la vois nue dans la salle de bain ou bien dans sa chambre, où est la différence?
  5. Sa vie sexuelle est très bruyante.  Elle ne se gêne pas pour moi: Gémissements, paroles osées, cris orgasmiques.  Alors que je l’entende baiser ou bien que je la vois baiser, où est la différence?

Justement, un soir où je me rends au Thunderdome, je croise Jana qui en sort au bras d’un autre beau crétin. Elle me dit qu’ils s’en vont à l’appartement. Ils vont probablement prendre le métro, ce qui fait qu’ils devront transférer de la ligne verte à la ligne orange. À peine ont-ils disparus au coin de la rue que je me précipite dans le premier taxi que je trouve. Mon objectif est d’arriver à l’appartement avant eux. Après une courte course, le taxi me débarque devant l’escalier de chez nous. Je le grimpe à toute vitesse, j’entre et verrouille derrière moi. Je laisse les lumières éteintes et je me rue dans ma chambre. J’ouvre mon placard, je pousse les vêtements accrochés aux cintres qui grincent sur la barre de métal rouillée.  Dans cet espace, j’installe ma chaise de travail. Je m’y assois et constate avec satisfaction que, dans cette position, mon œil arrive juste devant le trou du mur. Je me relève, me déshabille et m’installe. Juste à temps, j’entends Jana et son colon qui entrent. Je referme doucement la porte du placard sur moi. Jana n’a aucune raison au monde de croire que je suis dans l’appartement, et encore moins de venir jeter un œil dans mon placard. Je me sens donc en sécurité. J’observe par le trou, ayant une érection juste à l’idée de ce qui s’en vient. J’y vois Jana et le taouin entrer dans le salon. Je les entends clairement parler. Ils ne semblent pas vouloir perdre trop de temps car voilà qu’ils commencent à s’embrasser avec passion. Jana le prend par la main et l’entraîne vers son lit, c’est à dire plus près du mur derrière lequel je ne manque rien du spectacle. Ils se déshabillent, grimpent dans le lit, s’y couchent, et… Et c’est là que je constate ce qui ne va pas dans mon plan : Le trou dans le plâtre du mur de la chambre de Jana est situé beaucoup trop haut pour que je puisse voir ce qui se passe sur le lit. Je les entends s’embrasser, je les entends commencer à baiser, je les entends gémir. En fait, tout comme lors de son orgie à quatre, j’entends tout mais ne vois rien. Frustré que mon si génial plan tombe à l’eau à cause d’un détail aussi idiot, je ramollis car je ne ressens aucune excitation de ce que j’entends. En plus, il commence à faire vachement chaud dans ce placard. Je n’ai pas songé à la ventilation. Le problème est que je ne peux pas en sortir avant qu’ils aient terminé et qu’ils se soient endormis.  Parce que si Jana sort de sa chambre, elle pourrait trouver ça louche que ma porte de chambre, ouverte à son arrivée, soit maintenant refermée.

Décidément, rien ne fonctionne comme je le voudrais. Qu’est-ce que je peux me faire suer, et pas juste au sens figuré.

Chapitre 7: L’hétéro, la lesbi et la bi.

Lundi 5 octobre. Voilà deux semaines et demie que j’habite à Montréal. Je suis toujours sans emploi, sans argent et ma vie sexuelle se résume à ma main droite. Ce dont je ne manque pas, par contre, c’est de la présence de Hans, le bel allemand blond athlétique avec toute la personnalité d’une vieille gomme baloune sale qui nous colle en dessous des souliers, mais qui arrive à s’en tirer justement parce que c’est un bel allemand blond athlétique. Depuis quelques temps, il est toujours rendu chez nous. Jana me dit souvent qu’il lui tombe sur les nerfs. Je l’ai même vu le lui dire en personne deux ou trois fois.  Mais celui-ci lui répond toujours avec le beau sourire insolent du gars inébranlablement sûr de lui, en disant:

« Mais non, voyons! Tu m’adores et tu le sais. »

Elle m’en parle tellement en mal que j’ai de la misère à comprendre pourquoi elle le laisse toujours entrer lorsqu’il sonne.  Ce n’est pas comme s’il l’intimidait.  Sûr, Hans est grand et a un physique assez bien découpé, du fait qu’il ne semble pas avoir un gramme de gras sur lui, mais il n’est pas si musclé que ça. Tiens, je parie que même moi je pourrais lui casser la gueule si je voulais.  Bon, à  condition de d’abord l’assommer par surprise par derrière à grands coups de poêle en fonte pendant qu’il est ivre mort.  À tout coup, il en profite pour prendre un bain, et ce sans même prétexter avoir un problème de tuyauterie chez lui.  Et une fois sur deux, il oublie d’envoyer l’eau, chose dont je me rends compte le lendemain matin lorsque moi-même je veux me laver.  Et me voilà pris pour me rentrer le bras jusqu’à la mi-biceps dans un bouillon stagnant d’eau froide où marinent des résidus de savon et de saleté humaine depuis les derniers douze heures afin d’en retirer le bouchon. Sans oublier que je dois maintenant laver le bain avant de l’utiliser.

Une fois, alors que Hans est chez nous dans un de ses bains d’après-midi, Jana reçoit la visite d’un de ses amants.  Je suis dans la chambre, à ma table de travail, dessinant Evelynn. Hans, en peignoir, vient alors se réfugier dans ma chambre. Il me parle tout bas, me disant qu’il connaît trop bien le mec qui est dans la chambre de Jana, et que les deux ne peuvent pas se blairer. Voilà pourquoi il vient se cacher ici. Me voilà pris à l’endurer.  Je suppose que je n’ai pas tellement le choix.  Il se rapproche, murmurant vouloir jeter un œil à ce que je fais.  Des gouttes de ses cheveux tombent sur ma feuille. S’il y a des dessinateurs parmi mes lecteurs, vous comprendrez l’état de rogne dans lequel ça me met.  Je me retourne pour lui dire de faire attention, et je me retrouve nez à nez avec son pénis. Parce que oui, bien que le peignoir possède une ceinture, il ne l’a pas attachée.  Il est donc là, la robe de chambre grande ouverte, à se balancer le zouiz à deux pouces de ma tête, puisqu’il est debout et moi assis.  Je veux bien croire que les mœurs des montréalais sont plus libérées que celles des petits campagnards dont je suis, il y a quand même bien des limites.  Je retourne à mon dessin comme si de rien n’était, non sans ruminer dans ma tête sur cette nouvelle raison de le détester:

« Comme si ça ne lui suffisait pas d’être beau, grand et athlétique, fallait en plus qu’il soit beaucoup mieux amanché que moi. Décidément, la nature est mal faite. »

Un matin, en déjeunant, j’ai la surprise de voir Hans entrer dans la cuisine alors que je ne l’avais même pas vu entrer dans l’appartement la veille.  La première chose qu’il me dit:

« Jana baise vraiment toujours aussi bien. » 

Jana, baiser avec lui? Ha!  Qu’elle le laisse entrer dans l’appartement, passe encore.  Mais avec tout le mal qu’elle m’en dit, il ne me fera jamais accroire qu’elle accepte encore de le laisser entrer entre ses cuisses.  Prends-pas tes rêves pour des réalités, bonhomme.  Son empressement de partir avant le lever de Jana ne fait que renforcer ma conviction qu’il me raconte des conneries.  Lorsque Jana se lève à son tour et qu’elle me demande si j’ai vu Hans, je ne suis que trop heureux de le dénoncer:

« Ouais, mais avant de partir il s’est vanté d’avoir couché avec toi. »

J’étais fier de mon coup. Je m’attendais à ce qu’elle se fâche définitivement contre lui pour avoir osé me dire des menteries à leur sujet. Sa réponse:

« Oui, c’est vrai! » 

J’en sursaute de surprise.

« Que… Quoi? Mais comment ça? Avec tout ce que tu me dis contre lui, que jamais tu ne le laisserais te retoucher, que ses tentative de te remettre la main dessus étaient en vain?»
« Y’a insisté!  J’ai pas eu le choix. »

Il a insisté? ELLE N’A PAS EU LE CHOIX?  Fuck!  Décidément, je ne comprendrai jamais rien aux femmes.  En ce moment, il y a tout plein de campagnes contre la façon dont les hommes prennent les femmes pour acquis: Les rues la nuit les femmes sans peur, la prévention contre le date rape, les pubs de sensibilisation nous venant des États Unis dont le slogan est No means NO… Et voilà une fille qui ne pense que du mal d’un gars, mais qui le laisse la baiser, juste parce qu’il a insisté. C’est aberrant! Je ne sais pas ce qui me révolte le plus dans cette situation. Le fait qu’elle disait un truc et faisait le contraire? Le fait que lorsqu’une fille me dit non à moi, ça veut dire NON, alors qu’avec les autres ça veut dire oui, à condition qu’ils se montrent un peu insistants? Ou le fait que Hans, cette sale mouche à purin, arrive toujours à obtenir tout ce qu’il veut, malgré une attitude qui fait qu’il ne le mérite pas? Je pense que c’est pas mal un mélange des trois.

« Ah, comme ça, les filles se laissent faire devant un gars insistant, hein? Et comme ça, les filles du Thunderdome aiment que les gars leur fassent des propositions directes (sauf celles qui ont déjà un chum comme Evelyne), hein? Ok, j’ai appris ma leçon. J’en ai assez d’être irréprochable et loser tandis que les écœurants sont des winners. À soir, je retourne au Thunderdome pis y’é pas question que j’en ressorte sans une fille avec qui baiser toute la nuit.  Si l’insistance ça marche pour tous les autres gars, pourquoi pas moi? Y’a pas de raisons! » 

Le soir arrive.  Jana est partie danser au Club Super Sexy. Je fouille un peu partout dans mes affaires dans le but de ramasser assez de monnaie pour pouvoir me payer l’entrée. J’en suis à un dollar et vingt-trois sous lorsque ça sonne à la porte.  Je vais ouvrir.  À mon grand regret, c’est encore l’ennuyant Hans.  Sans lui laisser le temps de dire un mot, je lui annonce que Jana est partie travailler et que moi-même je pars dans quelques minutes.

« Ah ? Où ça? »
« Au Thunderdome! Je planifie de me ramener une fille cette nuit. »

Je lui précise ce dernier détail afin de lui passer subtilement le message comme quoi je sors seul. Ça ne marche pas.

« Allons, mec! Tu veux pas aller au Thunderdome.  C’est plein de voyous là-bas. »
« Peut-être, mais c’est des voyous qui couchent.  J’ai pas baisé depuis une éternité, je suis particulièrement en manque, et le fait d’entendre Jana baiser un soir sur trois n’aide pas pantoute mon cas. »

D’habitude, j’aurais honte de dire ça à un autre gars, surtout si c’est un beau séducteur.  Mais là, je m’en fous un peu.  Tout, pourvu qu’il me laisse tranquille.  Peine perdue.

« Et à part le ‘dome, tu fréquentes d’autres endroits? »
« Le Passeport! »
« Quoi, cette boite de ringards snobs sans le sou qui jouent aux riches?  Tu rigoles!? »
« Euh… »
« Et t’as déjà ramené une fille du Passeport ou du Thunderdome? »

« Euh, non. »
« Ben voilà! C’est parce que tu ne connais pas les bonnes places. Viens avec moi, je vais te faire faire le tour des meilleurs endroits à Montréal. »
« Euh… c’est que je suis un peu cassé. »
« C’pas grave, je te l’offre. »

Hum! Je considère son offre. C’est vrai qu’il semble bien connaître le Night Life lui aussi.  Et puis, j’ai beau le détester, faut reconnaitre que c’est un beau parleur, un grand séducteur et il n’est vraiment pas du genre timide. Avec lui, c’est presque assuré que je vais rencontrer des filles, surtout si c’est lui qui s’occupe de les aborder. Et en l’observant, je pourrais apprendre les bonnes techniques d’approche.  Ça pourrait être intéressant.

« D’accord! J’accepte! » .

Puisqu’il n’a rien à se mettre, il m’emprunte des pantalons, mon veston noir et des souliers. Comme il fait un peu frais ce soir, je mets un gros chandail de laine noir, et le reste de mes vêtements de la même couleur. Je complète le tout par une ligne de crayon de maquillage noir sous les paupières, car penser à Evelyne me fait sentir un peu wannabe-altern’ ce soir. Merci à toutes ces vedettes de rock, dont Robert Smith de The Cure, qui permettent maintenant aux hommes de se maquiller sans que l’on mette en doute son orientation sexuelle. Hans m’amène devant le grand miroir vissé à la porte de la salle de bain et dit:

« Vois comme nous sommes beaux. »

C’est vrai que je me trouve pas si mal.  N’empêche que comparé à lui, je suis plutôt moche.  Bah, c’est pas grave.  Je sais bien qu’un jour je serai beau, grand, fort, athlétique, riche et célèbre, et les filles qui m’ont dit non jusqu’à maintenant vont s’en mordre les doigts et ce sera bien fait. Na! Sur ce, nous quittons l’appartement et nous partons dans la nuit étoilée sous la musique de la circulation automobile et des sirènes de police. Au lieu de tourner à gauche sur Laurier comme je le fais d’habitude, nous allons à droite et nous marchons jusqu’à St-Laurent. Rendus là, nous descendons la rue en direction du centre-ville. Et là, tout le long du chemin, il se produit une chose qui me laisse pantois. Partout où on va, nous croisons sans cesse tout plein de monde qui connaissent Hans. Dans les bars, les lounges, les salles de danse… Même sur le trottoir dehors alors que nous allons d’un endroit à l’autre.  À toutes les cinq minutes ou à peu près, on croise quelqu’un qui le salue. C’est pas possible d’avoir une aussi grande vie sociale. On ne le croirait pas, à le voir toujours rendu chez nous.

À tous les coins de rue, il m’entraîne dans un endroit différent. Parfois il faut monter des marches.  Parfois c’est au sous-sol.  Parfois au rez-de-chaussée.  Mais partout, c’est plein de gens qui s’amusent. Un endroit chic en particulier me fascine: Le Smoking, situé dans un 3e et 4e étage, la lumière est tamisée, les gens sont BCBG, il n’y a pas de piste de danse mais plutôt plusieurs pièces décorées en salons. Le plafond est si haut que ça doit équivaloir à trois étages. Il y a deux bars, l’un pour l’alcool, et l’autre pour cigares, cigarettes et autres produits du tabac. Il y a une musique douce dont le volume n’est pas trop fort, ce qui permet la conversation. C’est d’ailleurs dommage que la place soit un fumoir car j’aime beaucoup mieux cette ambiance-là que celle de toutes ces autres places où on ne s’entend pas penser.

Arrivé sur Ste-Catherine, on tourne à gauche et on marche jusqu’à St-Denis, que nous prenons en remontant. Là, il m’amène dans un autre bar au design moderne avec du néon partout et le plancher à trois niveaux différents. Cette fois on s’arrête pour boire quelque chose. Il n’y a pas grand monde. Hans repère cependant deux filles à une table au niveau inférieur. Elles sont toutes deux belles, minces et très chic dans leurs coiffures et vêtements. La blonde me fait penser un peu à Brigitte Nielsen, l’actrice athlétique qui a brièvement fréquenté Stallone. Sa copine, brunette aux cheveux frisés, est un peu moins belle mais reste cependant très regardable.  

« Tu vois les deux filles là-bas? Elles te plaisent? »
« Oui! ‘Sont cutes. »
« Tu aimerais qu’on se les fasse ce soir? »
« Sûr! » .

Euh… Un instant! Qu’on se les fasse? On, comme dans nous-deux-lui-et-moi, là? L’idée d’un ménage-à-quatre ne m’avait pas effleuré l’esprit. Il est pourtant logique de penser que c’est comme ça que ça se termine lorsque deux gars approchent deux filles dans un but sexuel. Le trip à quatre de Jana et Jenny en est un bon exemple.  Mais voilà, je ne suis pas vraiment certain si j’ai envie de baiser devant lui, moi. Je ne sais pas si c’est à cause que la présence d’un gars nu m’intimiderait, ou bien du fait que Hans est physiquement bien mieux foutu que moi sur tous les points.  Une chose est sûre, je préférerais me passer de sa présence si ça vire sexuel.  En attendant, il me dit de rester là, il se lève et va voir les deux filles. Après une seule minute de conversation, il me fait signe d’aller les rejoindre. Décidément, il est très fort. Je suppose que finalement, même s’il est là pendant la baise, je saurai m’en accommoder. Je m’assois à leur table. On se présente. Tout de go, la blonde me dit qu’elle et sa copine sont un couple lesbien mais qu’elles ne détestent pas inclure des hommes dans leurs jeux à l’occasion. Je n’arrive pas à croire que je vis une telle rencontre. Tandis que Hans et la grande blonde se jasent, la petite brunette me demande:

« Est-ce que vous êtes un couple gai? »
« Hein? Euh… mais non, voyons. »

Qu’est-ce qu’il lui prend à celle-là de me demander si je suis une tapette? Quoique, à bien y penser, je réalise que dans le fond, la question se posait. C’est vrai que Hans, des fois, il a l’air d’une grande folle. En tant que beau bonhomme blond un tantinet raffiné dans ses manières, et avec son accent européen, il est normal que l’on trouve qu’il ait l’air fif. Mais bon, en tant que coloc de son amante, je suis bien placé pour savoir qu’il est hétéro. Quant à moi, ma mère m’a élevée seule entre mes huit et douze ans pendant que mon père était à la Baie James. Je suis donc conscient que j’ai pris certaines manières de ma mère et que ça peut me donner l’air un peu moumoune. Mais-là encore, je suis extrêmement bien placé pour savoir que je suis hétéro. Je demande à la brunette :

« Mais vous deux? Vous êtes lesbiennes depuis longtemps? Euh… Ensemble, depuis longtemps, je veux dire? »
« Non. En fait, moi chu straight. C’est elle qui est lesbienne. »
« Ah bon? Avec ce qu’elle disait, je croyais que vous étiez ensemble. »
« On l’est! C’est ma maitresse. On est partenaire dans une relation de domination. Certains soirs, comme aujourd’hui, je suis sa propriété. »

Maitresse? Domination?  Propriété?  Hum!  Je suppose qu’il doit s’agir d’une relation sadomasochiste.  Ce genre de truc, je n’y connais pas grand’ chose.  Et ce que je comprends le moins, c’est comment une hétéro peut faire ça avec une lesbienne et se dire quand même hétéro?  Décidément, la sexualité adulte montréalaise est pas mal compliquée.

Je nous observe tous les quatre et je constate une similitude troublante entre nos deux groupes. La blonde est belle, grande, perverse, avec forte personnalité dominante. Hans est beau, grand, pervers avec une forte personnalité dominante.  La brunette est petite, timide, hétéro, moins belle que sa compagne blonde, et a les cheveux longs, bruns et frisés. Je suis petit, timide, hétéro, moins beau que mon compagnon blond, et j’ai les cheveux longs, bruns et frisés.  Si on s’équivaut à ce point-là et que la petite brunette est l’esclave sexuelle de l’autre, est-ce que ça veut dire que si on finit ensemble, qu’ils vont tous s’attendre à ce que je sois l’esclave sexuel de Hans? Cette idée me fait grincer des dents. J’ai l’esprit ouvert mais pas à ce point-là. Ceci dit, ça m’étonnerait. Hans ne m’a jamais démontré avoir des tendances homosexuelles.  Mais puisqu’on parle d’homosexualité, je regarde les filles avec un grand sourire béat car je suis fasciné de savoir qu’elles se font des lesbienneries dans l’intimité. Juste à les imaginer en train de s’embrasser, se caresser, j’en érige sous la table.  Des filles comme celles-là, je n’en ai vu que dans les rares films xXx que j’ai visionné. C’est la première fois que j’en vois en vrai.  Et elles sont là, devant moi, à ma table.  Et il se pourrait même que je passe la nuit avec elles, et en elles.  Je n’arrive pas à croire la chance que j’ai. Hans nous laisse quelques instants pour aller à la salle de bain. Je reste seul avec les deux filles. Avec une voix hautaine, la dominatrice blonde me dit:

« C’est pas ton look habituel, ça! »
« Hein? » 
« Tu as le look d’un altern’ mais tu n’en dégage pas l’aura. Tu es un poseur. »

Ok, wow! Je la trouve pas mal mystique d’avoir su me percer ainsi au grand jour. Quoi que c’est peut-être mon petit sourire niais et mes grands yeux curieux qui en sont la cause.  Il est vrai que ça ne reflète pas tellement la personnalité sombre qui va de pair avec les adeptes du look que je me suis donné ce soir. 

« Tu as l’air de quoi d’habitude? » 
« Ben… Cet été, je portais surtout des tons pâles. » 
« Je vois! Le look Miami Vice, tout en pastels. J’ai horreur du monde qui s’habillent comme ça. » 

Décidément, elle ne fait rien pour me mettre à l’aise. Un silence gênant s’installe tandis qu’elle continue de me fixer comme un rapace qui guette sa proie en se demandant si elle doit l’achever ou la laisser crever.  C’est juste trop pour le campagnard naïf inexpérimenté que je suis.  Afin de détendre un peu l’atmosphère, je dis la première connerie humoristique qui me passe par la tête:

« Vous autres, les sadomasochistes, vous êtes du monde spécial. J’imagine que ton plus grand fantasme c’est d’être attaché de la tête aux pieds pendant qu’on te casse les doigts un par un, hein? Hé! Hé! » 

Ben quoi? Dans ma tête, l’image de cette fille emballée comme dans un cocon sous une caricaturale épaisseur de cordes, et qui se fait tordre et briser les doigts en disant « Aaah! Ouiii! Encore! », je trouvais ça drôle.  Mais voilà, à dix-neuf ans, après avoir passé une vie entière à aimer les blagues et à en faire, il ne m’était jamais venu à l’esprit que ce n’est pas tout le monde qui a le sens de l’humour.  Surtout quand on est une lesbienne dominatrice, surtout quand on vient de se faire niaiser nos pratiques sexuelles, surtout quand c’est par un gars, surtout si on le considérait comme un passif. Hans ressort des toilettes juste à temps pour assister à la scène de la grande blonde qui me traite de crétin ne sachant pas faire la distinction entre la domination, la soumission et la violence pure et simple. J’avais complètement gâché l’atmosphère. Hans a beau y aller de son charme, il n’arrive ni à changer le sujet ni à rattraper le coup.  La blonde était juste trop insultée par mes propos, et tout ce que je dis par la suite ne fait que me caler encore plus à ses yeux. Au bout de vingt minutes, Hans déclare forfait.  Il se lève, salue les dames et m’entraine dehors. 

« Eh ben dis donc. Je ne sais pas ce que tu leurs a dit mais tu as vraiment un don pour te casser la baraque. Ha! Ha! Ha! »

Comme le corbeau de la fable, je suis honteux et confus. Et pourtant, je ne vois pas pourquoi je serais celui qui devrait prendre le blâme pour ce fiasco. C’est elle qui a commencé en m’attaquant sur mon look, en me traitant de poseur, en disant qu’elle a horreur des gens comme moi. Mais à entendre Hans, il faudrait que je me laisse insulter et humilier sans réagir, sinon c’est moi le fauteur de trouble. C’est aberrant! Et malgré tout, il demeure qu’en effet, tant que je me fermais la gueule, c’était l’orgie assurée.

« Heureux de voir que tu prends ça aussi bien. »
« Boarf, c’est pas grave. Des plans orgies comme ça, je m’en retrouve quand je veux. »

Nous remontons St-Denis en direction de chez moi.  J’espère, sans trop oser y croire, que Hans m’entrainera dans un autre bar et qu’il nous en trouvera deux autres avec cette facilité qui est sienne.  Espoir vain, il me laisse au coin de Laurier et me dit qu’il part finir la soirée chez une copine. Je le regarde partir, non sans un certain regret.  Je ne le blâme pas de ne pas m’avoir invité. Pas de la façon dont j’ai gâché la soirée. N’empêche… Dire qu’il y a deux heures à peine j’aurais tout fait pour qu’il me laisse tranquille.  Et là, je suis attristé qu’il me laisse seul. Non pas parce que j’ai appris à apprécier sa compagnie.  Mais plutôt parce que je dois reconnaitre que malgré tout ce que je lui reproche, c’est grâce à lui si j’ai été ce soir le plus proche d’avoir une chance de baiser.  

Mieux vaut rester silencieux et avoir l’air d’un con que de s’ouvrir la gueule et de le prouver. Bien que je connaisse ce principe, je ne l’avais encore jamais mis en application. Ce soir-là aurait été un très bon moment pour commencer à le faire.